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Cyril Gely et Eric Rouquette : «Nous ne jugeons ni Dumas, ni Maquet»

 


Eric Rouquette et Cyril Gely sont le co-auteurs de la pièce de théâtre Signé Dumas, créée en 2003. Eric Rouquette est né en 1964. Après avoir suivi les cours de l’Ecole Supérieure d’Art Dramatique de la Ville de Paris, il fonde la compagnie Batala. Ses mises en scène incluent des auteurs contemporains comme Harold Pinter ou Vaclav Havel, et des créations comme Sous les jupes des filles de Clotilde Badal. Il est également l’auteur de plusieurs pièces, dont On solde! créée en 2000 au Théâtre Daunou.

Cyril Gely a d’abord étudié le commerce et l'ingénierie financière, avant d’intégrer l'école de la rue Blanche, section comédien. Il a publié deux romans: La traversée aux Editions Spengler et Le cercle de pierre aux Editions Anne Carrière. Il a également été lauréat de la bourse du Centre National du Livre.


Pourquoi avoir choisi d'écrire une pièce sur les relations entre Alexandre Dumas et Auguste Maquet?

Cyril Gely: Je lisais il y a quelques années Les Trois Dumas d'André Maurois. C'était bien avant le battage médiatique sur l'entrée au Panthéon. Au cours de cette lecture, j'ai découvert l'existence d'Auguste Maquet, ses relations intimes avec Dumas, et le procès qu'il lui fit en 1858, et qu'il perdit par manque de preuves. L'idée d'une révolte du nègre s'est imposée. Une révolte en paternité des œuvres. C'était un très beau sujet (renforcé par l'affrontement de deux hommes liés par l'intérêt commun, au physique et au caractère si différents), sujet au combien actuel. Qui est l'auteur? Nous n'avons pas voulu prendre parti pour Dumas ou Maquet, laissant aux spectateurs la possibilité de choisir.

Eric Rouquette: Lorsque nous nous sommes concertés pour choisir ensemble un sujet de pièce, l’idée de traiter de la relation entre Alexandre Dumas, illustre écrivain, homme de lumière, bon vivant prenant la vie par tous les bouts, et son collaborateur Auguste Maquet, homme discret, voire étriqué, m’a séduite. La perspective de donner vie et humanité à ces deux personnages que tout oppose, et de les révéler l’un à l’autre, était très excitante. J’y ai vu la possibilité de travailler la montée d’un conflit dramatique, qui partant d’un état de fait apparent, à savoir l’ascendant de Dumas sur Maquet, basculerait progressivement vers la remise en cause totale de cet ascendant.

On peut vivre et travailler quotidiennement avec quelqu’un pendant dix ans, et le méconnaître. La surprise constante, éprouvant l’un et l’autre, comme un ingrédient nécessaire du conflit dramatique, trouvait là un terrain très favorable. Suivant l’adage bien connu «à chacun sa vérité», la surprise n’est que le résultat de l’ignorance et du malentendu. Et quand elle survient, la surprise aiguise la curiosité, devient cause de révélations, et amène au paroxysme de la confrontation. S’agissant de Signé Dumas, on parle aujourd’hui volontiers de «révolte du nègre». C’est surtout la relation Dumas-Maquet qui est en révolte, et qui a besoin de ce grand déballage pour trouver un nouveau souffle. Le fil à suivre et à ne pas lâcher à l’écriture était bien celui qui conduit à cette finalité: «Entre ces deux hommes-là, plus rien ne sera comme avant».

La thèse défendue par votre pièce est que Dumas et Maquet étaient indissociables dans la production de leur oeuvre commune, ce que Maquet explique fort bien en affirmant à Dumas que sans lui, il est fini. Mais dans la réalité, les deux hommes ont poursuivi chacun son oeuvre après leur séparation, avec les résultats que l'on connaît. Le jugement porté par la postérité sur les capacités créatrices des deux écrivains n'est-il pas très différent du vôtre?

Cyril Gely: Il faut d'abord bien comprendre que Signé Dumas n'est pas une pièce à thèse. Nous n'en défendons aucune. Si Maquet pense, en effet, qu'il est indissociable de Dumas, ce dernier ne le croit pas et lui rétorque à la fin "l'histoire donnera à chacun sa place". Nous n'avons jugé ni l'un ni l'autre, ni pris parti pour l'un des deux. Ce que nous avons dépeint c'est la relation intime entre deux hommes, relation qui passe de l'alliance à l'affrontement.

Eric Rouquette: La pièce ne prétend pas être la démonstration d'une vérité cachée, elle est d'abord une fiction, où chacun des deux personnages vit d'une façon personnelle une relation complexe, aussi bien humainement qu'artistiquement. Ce que Maquet dit et pense est forcément subjectif, et largement contredit par ce que dit et pense Dumas. Lorsque Maquet se décrète écrivain - et on peut le comprendre - il ne fait que révéler une part d’ego que Dumas ignorait de lui. Lorsque Dumas lui répond qu'il n'en est pas un, en faisant allusion aux tentatives malheureuses de Maquet, il se défend à son tour et l'humilie volontairement. Qui a raison? Qui a tort? Chacun agit avec ses armes, elles sont destinées à faire mal et dépassent parfois la pensée. Comme le dit Maquet à propos de la révolution qui sévit à cet instant-là: nous sommes à un moment où chacun cherche à sauver sa peau. N'est-ce pas la plus simple illustration de la querelle qui anime les deux hommes?

Pouvez-vous réellement prétendre que votre pièce ne prend pas parti? Dans la mesure où les places respectives de Dumas et Maquet sont assez clairement établies dans l'histoire de la littérature, placer les deux hommes sur un plan d'égalité comme vous le faites, n'est-ce pas de toutes façons aller contre l'idée admise selon laquelle Dumas était le créateur et Maquet le collaborateur?

Cyril Gely: Non, encore une fois notre pièce ne prend pas parti. Du reste vous le dites vous-même: nous avons placé les deux hommes sur un même plan d'égalité. Par ailleurs, les spectateurs en sortant de la pièce, ont tous envie de relire Dumas. N'est-ce pas là la meilleure preuve que nous n'avons jugé ni l'un ni l'autre?

Eric Rouquette: Effectivement, si certains spectateurs désavouent Maquet, et considèrent «exagérés» ses arguments, les mettant sur le compte de la rancœur et de la jalousie, d’autres lui reconnaissent une légitimité en regard du comportement de Dumas à son égard. Les uns soutiennent Dumas, les autres Maquet, ce qui veut bien dire que nous, auteurs, n’avons pas pris parti, et que la pièce répond à l’une de ses vocations premières: laisser à chacun la liberté de se faire sa propre interprétation. Quant aux idées admises, en voici une autre: il n’est jamais gênant de les bousculer un peu.

Vous campez un Dumas plein de vie et d'énergie, qui correspond bien à l'image qu'en ont souvent donnée ses contemporains et ses biographes. Mais dans le cas de Maquet, on sait beaucoup moins de choses. Le portrait que vous tracez de lui s'appuie-t-il sur des recherches poussées, ou bien est-il largement imaginaire, correspondant à la nécessité artistique de mettre en scène le caractère le plus opposé possible à celui de Dumas?

Eric Rouquette: C’est un peu le mélange des deux. Les différents ouvrages que nous avons consultés nous décrivaient un Maquet discret, organisé, maniaque dans ses gestes, mais aussi prudent, frileux, orgueilleux. Une mise toujours impeccable, une certaine angoisse du lendemain , d’où son grand souci d’économie – il mourra très riche - une fidélité conjugale – une seule liaison connue - une sorte d’attitude «aristocrate»… Tout ses traits concordant à l’élaboration d’un personnage que l’on pouvait presque naturellement opposer à Dumas, ce qui était notre volonté. Notamment dans la description de leur relation, où nous nous sommes amusés à les confronter sur les petits détails de la vie quotidienne, donnant parfois l’occasion à Dumas de se moquer de cet homme qui ne lui ressemblait pas. Mais nous ne savons évidemment pas si cet homme était capable du venin dont il accable Dumas à la fin de la pièce.

Cyril Gely: Le caractère de Maquet décrit dans Signé Dumas s'appuie à la fois sur la réalité et sur notre imaginaire. Nous souhaitions qu'il soit (du moins dans la première partie) le pôle opposé de Dumas, afin qu'il puisse se révéler et sortir de ses gonds dans la seconde. Maquet était prêt à beaucoup de concessions vis-à-vis de Dumas, ce qui ne l'a pas empêché de se révolter contre lui en 1858.

Vous avez écrit Signé Dumas en collaboration. Cette expérience a-t-elle influé sur votre description de la relation Dumas-Maquet? Avez-vous le sentiment qu'il peut y avoir collaboration littéraire sur une base parfaitement égalitaire? Ou bien dans le tandem Gely-Rouquette, y a-t-il un Dumas et un Maquet?

Cyril Gely: Notre collaboration sur Signé Dumas a été la plus égalitaire qui soit. Nous avons écrit ensemble cette pièce de la première à la dernière ligne. Et jamais cette collaboration n'a influencé le tandem Dumas-Maquet. Heureusement, sinon la pièce n'aurait pas tenu debout. L'auteur n'est pas le personnage. Entre Eric et moi, il n'y avait pas un Dumas et un Maquet, mais deux auteurs qui écrivaient sur Dumas et Maquet.

Eric Rouquette: Votre question est triple, je réponds donc dans l’ordre.

1 – Non. Il est impossible d’avoir cette distance. Nous étions concentrés sur notre sujet, et notre présent était celui de l’histoire que nous racontions. Non le nôtre. Il n’y pas de gouffre entre nos caractères respectifs, au contraire de Dumas et Maquet. Et nous n’avons jamais travaillé l’un sans l’autre. Et puis Dumas signait seul, et la pièce parle des problèmes relationnels que cette situation provoque. Entre Cyril et moi, aucun problème relationnel. Nous signons tous les deux.

2 – Oui. De la même façon qu’il peut y avoir collaboration musicale, scénographique ou cinématographique. J’ai d’ailleurs également vécu l’expérience d’une co-mise en scène, et ça s’était très bien passé. En fait, c’est une question de personnes. Il faut que les deux collaborateurs se complètent, et qu’ils se mettent naturellement au service de la même cause. Ils trouvent ainsi dans le travail un rythme commun. La concentration s’en trouve augmentée. L’exigence aussi, la remise en question est permanente. D’ailleurs, lorsque j’écris seul, il y a souvent une petite voix qui me dit: «Es-tu sûr que tu fais le bon choix?». C’est un réflexe qui me vient de ma collaboration avec Cyril.

3 – Non. Nous ne sommes pas des personnages de théâtre!

Propos recueillis par Patrick de Jacquelot

 

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