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Bertrand Puard : « Monte-Cristo, c’est le roman vers lequel je vais courir toute ma vie d’écrivain »

 

Auteur d’une cinquantaine de romans dont une grande partie destinée aux enfants et aux adolescents, Bertrand Puard a notamment écrit un thriller pour ados Les Effacés en six volumes bourrés de références à Alexandre Dumas et au Comte de Monte-Cristo. Il est également l’auteur de Alexandre, l’intrépide Dumas : une biographie imaginaire de Dumas petit adolescent, vivant de folles aventures qui l’inciteront à devenir écrivain et à écrire Le comte de Monte-Cristo une fois devenu adulte. Il raconte ici son obsession pour Monte-Cristo

(interview recueillie le 22 janvier 2019)

 

Vous avez écrit une biographie imaginaire du jeune Dumas où il vit des aventures qui préfigurent Le comte de Monte-Cristo, vous avez écrit la série Les Effacés où l’on parle très souvent de ce roman de Dumas : êtes-vous obsédé par Le comte de Monte-Cristo ?

Oui, ça a été un de mes grands chocs de lecture. Je l’ai lu d’abord en tant que lecteur et là, on entre complètement dans le texte, on s’émerveille devant un tel roman univers… Je me souviens très bien que la première fois, vers l’âge de dix ans, pour moi ça dépassait le roman. J’avais l’impression d’avoir vécu avec le personnage, d’être face à une œuvre qui n’avait rien à voir avec tout ce que j’avais lu avant. Pour moi, c’est un roman matriciel, un peu comme Les misérables. Ca rejoint ma fascination pour les grandes œuvres, ces feuilletons qui arrivent à porter des personnages sur la durée. Une durée qui n’en finit pas d’ailleurs : on voit en découvrant votre site à quel point ces personnages ne vont jamais mourir puisqu’ils continuent à servir de trame, de fil directeur à de nouvelles œuvres cent cinquante ans après.

Bertrand Puard
Photo © Jean-Daniel Guillou

Après cette première lecture qui a été bouleversante, évidemment je l’ai lu et relu, et je continue à relire des passages. Pour le personnage de Monte-Cristo bien sûr, et aussi pour ce schéma de vengeance, la logique de l’intrigue. Là on entre dans ma lecture non pas en tant que lecteur lambda mais en tant qu’auteur. Cà, c’est quelque chose que j’explique souvent quand je fais une intervention scolaire : maintenant j’ai du mal à lire un roman tout simplement. J’ai tendance à le décortiquer, à regarder comment l’auteur a fait pour arriver là… Je n’ai plus ce plaisir brut du lecteur mais j’essaye d’analyser. Le comte de Monte-Cristo s’y prête particulièrement. Il y a toute la conception de cette vengeance, tous ces personnages… En fait, c’est un peu le roman vers lequel je vais courir toute ma vie d’écrivain. Monte-Cristo, Les misérables, ces chefs d’œuvre de la littérature, on sait qu’on ne les écrira très certainement pas, mais si on continue à écrire, modestement, c’est pour essayer un jour de créer une œuvre qui reste.

Votre ambition d’écrivain, c’est de réécrire Monte-Cristo ?

Non, pas de le réécrire, mais d’écrire un équivalent, produire une œuvre qui sera la mienne et qui sera solide, qui pourra passer les années comme Monte-Cristo. Aujourd’hui encore, je mets au défi quiconque de commencer à lire Le comte de Monte-Cristo et de le lâcher en disant « ça ne m’a pas plu ». C’est vraiment un texte qui a quelque chose en plus par rapport aux autres.

Qu’est-ce qui, selon vous, rend ce roman unique en son genre ?

Il y a déjà un personnage extraordinaire, auquel on va s’identifier, il y a des méchants extrêmement bien campés auxquels on peut aussi s’identifier. Ensuite il y a une construction magistrale. Si Dumas vivait aujourd’hui, il écrirait toujours des romans mais il ferait aussi des séries pour Netflix. Je ne serais d’ailleurs pas étonné qu’on retrouve un jour sur Netflix une adaptation du Comte de Monte-Cristo qui ferait douze ou vingt-quatre épisodes de façon à tout explorer… Il y a aussi une écriture qui n’a pas du tout vieilli contrairement à Jules Verne par exemple. Chez Dumas il n’y a rien de trop. Quand je me penche sur cette œuvre, le travail qu’elle a demandé, je me dis qu’on peut parler de génie. C’est une œuvre géniale, et qui ne s’épuise pas. On peut la relire régulièrement, il y a peu d’œuvres dans ce cas. On découvre à chaque fois quelque chose. Et puis j’admire énormément ces écrivains forçats du travail qui bâtissent des cathédrales littéraires, des univers : Zola avec les Rougon-Macquart, Dumas, Balzac…

Après ces géants, c’est très prétentieux de se lancer dans l’écriture. On pourrait se dire : pourquoi écrire Les Effacés alors qu’il y a Monte-Cristo ? Mais on se met sous l’ombre tutélaire de ces grands auteurs que l’on adule en se disant « donnez-moi la force d’essayer de faire pousser mon arbre pour qu’il arrive à votre hauteur ou un peu en dessous »… Après avoir lu énormément, on procède à une sorte de digestion spirituelle pour finir par avoir son œuvre à soi, qui ne sera ni un ressassé, ni le pastiche d’une autre œuvre. Car il faut aussi savoir se détacher de ses modèles, ça prend du temps.

A votre question « pourquoi écrire Les Effacés alors que Monte-Cristo existe ? », une réponse peut-elle être « parce que ça peut amener les jeunes lecteurs d’aujourd’hui à lire le roman de Dumas » ?

J’espère, oui ! C’est aussi le but de ma série de romans sur les vies de Dumas, Hugo, etc. : pousser les jeunes à se plonger dans ces romans. Mais dans l’écriture des Effacés, il y a aussi la volonté de témoigner sur mon époque. J’y parle des laboratoires pharmaceutiques, des algorithmes dans la Bourse, des paris truqués dans le sport… Cette série se veut très ancrée dans notre époque. Je voulais aussi y parler aux jeunes de politique avec des scènes dans les palais de la République, à l’Elysée, ça ne se faisait pas pour les jeunes. Le comte de Monte-Cristo est un roman intemporel, mais c’est aussi un témoignage sur son époque. A moi, romancier du XXIème siècle, de continuer, dans l’ombre de Dumas et de tous ces auteurs…

Dans Les Effacés, Le comte de Monte-Cristo est cité de très nombreuses fois. Il y a ce personnage central, Mandragore, qui a une bibliothèque entière remplie d’éditions de Monte-Cristo. C’est un reflet de vous ? Vous avez une collection de Monte-Cristo ?

Effectivement, chez Mandragore c’est une obsession ! Oui, j’ai toutes les éditions disponibles aujourd’hui en France : le Livre de Poche, Folio, la Pléiade, Bouquin, Omnibus… Il y en a que j’annote, d’autres qui me servent à me replonger dans les pages… Je les ai aussi pour les appareils critiques, pour avoir des regards différents sur l’œuvre. J’aime bien créer des personnages obsessionnels comme Mandragore, des personnages qui me ressemblent sûrement par bien des aspects ! Donc cette bibliothèque remplie de Monte-Cristo, c’est le premier contact que l’on a avec Mandragore chez lui, au début du roman. Et puis la deuxième grosse allusion, c’est la station de métro Alexandre Dumas qui apparaît dès le deuxième tome (avant d’être un élément central du dernier volume qui porte d’ailleurs le titre Station Dumas NDLR).

Et ce dernier volume comprend des scènes étonnantes comme cette vision du château d’If reconstitué dans la Vallée de la Mort aux Etats-Unis…

Oui, et puis ce village de Monte-Cristo au nord des montagnes Rocheuses, que j’avais vu sur votre site (voir Monte-Cristo, la ville des chercheurs d’or). Parmi les lieux de Dumas, on pense au château d’If mais du tout à ça ! C’est grâce à Internet qui permet des associations d’idées fabuleuses. Quand je suis dans la phase de construction de mes romans, c’est une aide extraordinaire.

Dans Alexandre, l’intrépide Dumas, vous avez choisi de suivre la trame de Monte-Cristo d’extrêmement près…

En effet, et c’est spécifique à ce roman. Dans ceux que j’ai consacrés à Zola et à Hugo, on retrouve des personnages, mais pas une intrigue de roman suivie d’aussi près. En fait, quand j’ai lu les Mémoires de Dumas, je suis tombé sur ce personnage de Boudoux, une espèce d’ermite vivant dans une cahute près d’une mare, qui chasse avec Dumas… Et puis il y avait Aglaé qu’il fréquentait.

Pour Aglaé, la première maîtresse de Dumas, vous avez un peu trafiqué les dates, il l’a connue quand il avait plutôt quinze ans que onze…

Oui, j’ai pris la liberté de dire qu’ils se connaissaient déjà plus tôt. Ils se promenaient ensemble, ils n’étaient pas amants, bien sûr. Et donc, pour Monte-Cristo, on sait bien comment l’idée est venue à Dumas dans la réalité puisque c’est basé sur une anecdote très précise. Mais mes romans sur l’adolescence des écrivains sont des fantaisies. Tout ce qui se passe avant est vrai, puis il y a une semaine d’aventures imaginaires, et ensuite la vraie vie reprend. Après huit jours d’aventures qui lui auront donné l’envie de devenir écrivain. Pour Victor Hugo, je lui fais vivre une aventure qui se termine à l’île d’Aix où il rencontre Napoléon.

Vous avez écrit une cinquantaine de livre dont beaucoup destinés aux adolescents, vous faites de nombreuses animations scolaires, vous rencontrez donc beaucoup de jeunes. Dumas signifie-t-il quelque chose pour eux ? Le lisent-ils ?

Ils ont déjà du mal à retenir le nom des livres, alors celui des écrivains c’est compliqué. Si vous leur parlez des mousquetaires, ils vont dire « Ah oui », si vous dites « Monte-Cristo », plutôt non… Je ne veux pas être alarmiste parce que je suis persuadé qu’il n’y a pas de non lecteurs, il n’y a que des lecteurs qui s’ignorent, mais non, Alexandre Dumas ils ne connaissent pas. Déjà, quand j’arrive avec mon Alexandre, l’intrépide Dumas qui n’est pas épais, la première réaction c’est « hou là là, je vais attendre le livre de poche, il y aura moins à lire ». Ce qui est faux, bien sûr, mais visuellement ça fait moins gros. Il y a la peur du temps que ça va prendre. Même une nouvelle c’est trop ! On est dans un monde de l’immédiateté, la lecture d’un texte sur Facebook ça prend trois ou quatre minutes au maximum et on le lit en regardant autre chose ou en écoutant de la musique… Bien sûr il y a aussi des jeunes qui dévorent des livres mais la majorité vont aller sur des jeux vidéo, des séries télévisées. Le livre est confronté à une multitude de concurrents. Mais récemment j’ai fait une journée d’interventions dans un grand collège et le lendemain j’ai reçu un message me disant que trente élèves s’étaient inscrits au CDI ! Ca m’a fait ma journée ! Donc avec ce genre d’opérations, on peut arriver à leur faire lire Dumas. J’ai reçu un mail récemment d’une élève qui avait lu Alexandre, l’intrépide Dumas et qui me disait : « j’ai lu l’intégrale du Comte de Monte-Cristo, l’intégrale ! » – et elle était fière ! Donc Dumas, pour les jeunes d’aujourd’hui, ça leur dit quelque chose, ils connaissent au moins le nom, ne serait-ce qu’à cause d’une rue, mais qu’a-t-il écrit ? Ils ne savent pas.

Ne le connaissent-ils pas au moins un peu via les films et la télévision ?

Non, ils ne vont pas aller voir Le comte de Monte-Cristo avec Depardieu, c’est pour un public plus âgé. Les jeunes vont plutôt regarder des séries teenagers sur Netflix.

Avez-vous d’autres projets de livres avec des références dumasiennes ?

Oui, Ristretto, un thriller qui se passe dans le monde du négoce du café et qui sort en juin 2019. On y cite Le comte de Monte-Cristo au début, et ça n’est pas pour rien. Et à la fin, on en reparle. C’est donc là encore un roman qui est ‘veillé’ par Monte-Cristo.

Propos recueillis par Patrick de Jacquelot

 

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