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On ne vit que trois fois

par Ivan Visioli

Chapitre I
Le jugement


C'était une nuit orageuse et sombre, de gros nuages couraient au ciel, voilant la clarté des étoiles.

Athos sauta à bas de son cheval et s'avança vers la fenêtre.

A la lueur d'une lampe, il vit une femme enveloppée d'une mante de couleur sombre, assise sur un escabeau près d'un feu mourant: ses coudes étaient posés sur une mauvaise table et elle appuyait sa tête dans ses deux mains blanches comme de l'ivoire.

Un sourire sinistre passa sur les lèvres d'Athos: il n'y avait pas à s'y tromper, c'était bien celle qu'il cherchait.

En ce moment, un cheval hennit : Milady releva la tête, elle vit, collé à la vitre, le visage pâle d'Athos, et poussa un cri.

Athos, pareil au spectre de la vengeance, sauta dans la chambre.

Milady courut à la porte et l'ouvrit ; plus pâle et plus menaçant encore qu'Athos, d'Artagnan était sur le seuil.

Milady recula en poussant un cri. D'Artagnan tira un pistolet de sa ceinture ; mais Athos leva la main.

"Remettez cette arme à sa place, d'Artagnan, dit-il, il importe qu’on dise que cette femme a été jugée et non assassinée." Aussi, derrière d'Artagnan, entrèrent Porthos, Aramis, lord de Winter et l'homme au manteau rouge.

"Que demandez-vous ? s'écria Milady."

"Nous demandons", dit Athos, "Anne de Breuil, qui s'est appelée d'abord la comtesse de La Fère, puis ensuite lady de Winter, baronne de Sheffield."

"Vous savez bien que c'est moi !" murmura-t-elle au comble de la terreur, "Que me voulez-vous ?"

"C'est bien ; je désirais entendre cet aveu de votre bouche. Nous voulons vous juger selon vos crimes", dit Athos, "vous serez libre de vous défendre, justifiez-vous si vous pouvez. Monsieur d'Artagnan, à vous d'accuser le premier."

D'Artagnan s'avança.

"Devant Dieu et devant les hommes, dit-il, j'accuse cette femme d'avoir empoisonné Constance Bonacieux, morte hier soir."

"Il est vrai, c’est moi qui l’a tuée.", dit Milady.

Puis elle reprit : "Le cardinal de Richelieu avait découvert un complot, ourdi au sein de la Cour contre le roi et contre la France, dans l'intérêt de nos ennemis : l'Angleterre, l'Empire, l’Espagne et la Lorraine. C’est Mme Bonacieux qui, en complicité avec des traîtres comme Mme de Chevreuse, avait introduit dans les chambres royales le duc de Buckingham, un émissaire d'une puissance ennemie, contre laquelle vous, les mousquetaires du roi, combattez actuellement ou, au moins, devriez le faire. Son Eminence voulait démasquer ces traîtres ; mais c’est encore Mme Bonacieux, avec votre complicité, d'Artagnan, et celle de vos camarades ici présents, qui a empêché que le roi soit informé des intrigues du duc de Buckingham et de ses complices.

Quand je suis arrivée au couvent de Béthune et que j’ai reconnu cette femme, sachant qu’elle devait être en état d'arrestation et qu’elle s’était échappée et sachant, en outre, qu'elle était toujours en correspondance avec Mme de Chevreuse, exilée en Lorraine pour la conspiration contre le roi et le Cardinal qui, il y a deux ans, a coûté sa tête au comte de Chalais, il était de mon devoir de la livrer à la justice. Je ne voulais pas la tuer, je l’avais presque convaincue de me suivre en toute quiétude, sans lui faire aucun mal ; mais votre arrivée soudaine a précipité la situation. Mme Bonacieux avait entendu mon nom et vous aurait certainement signalé ma présence. J’étais sûre que vous m’auriez donné la chasse pour m’assassiner – comme vous êtes en train de faire maintenant et comme vous avez déjà essayé de le faire avec le serviteur de Rochefort. J'ai essayé par tous les moyens de la convaincre de me suivre, mais étant donné qu'elle a refusé, je n’avais pas d’autre choix..."

D'Artagnan, ne sachant pas quoi dire, continua.

"Devant Dieu et devant les hommes, j'accuse cette femme d'avoir voulu m'empoisonner moi-même, à l'aide de vin qu'elle m'avait envoyé de Villeroy, avec une fausse lettre, comme si le vin venait de mes amis. Dieu m'a sauvé ; mais un homme est mort à ma place, qui s'appelait Brisemont, et j'accuse cette femme de m'avoir poussé au meurtre du baron de Wardes."

"Ah! C’est trop ! Vous savez bien que vous êtes le seul coupable de tout ce que vous me reprochez! Je n’avais rien contre vous ; quand je vous ai vu pour la première fois, à Meung, m'avez même inspiré de la sympathie et je vous ai sauvé la vie en faisant pression sur Rochefort qui, autrement, vous aurait certainement tué. Et vous, au lieu de me remercier, pour obéir à votre maîtresse, pour protéger les traîtres qui complotent contre la France, vous avez fait échouer la mission qui m'avait été confiée par le cardinal et, pour ce faire, vous avez presque tué l'homme que j’aimais, le comte de Wardes. Un homme qui ne vous avait offensé en aucune façon et qui, à cause de vous, sera obligés de vivre comme un malheureux pour les jours qui lui restent à cause des blessures cruelles que vous lui avez infligées.

"Vous voyez que j'avais toutes les raisons de vous haïr. Cependant, je vous ai accueilli dans ma maison, où j’aurais pu facilement vous empoisonner ou vous faire tuer, mais je n’ai rien tenté contre vous. Plus tard, comme si le mal que vous m’aviez déjà fait ne suffisait pas, vous avez volé les lettres que, inquiète pour sa santé, j'avais écrites à mon bien-aimé et vous vous en êtes lâchement servi pour abuser de moi par une tromperie infâme. Puis, vous avez écrit une fausse lettre d'insultes pour me faire haïr le pauvre de Wardes, et vous avez proposé de le tuer juste pour abuser encore de moi. Et vous avez, par la tromperie, découvert la marque que je porte, et vous l'avez révélée à mes ennemis, aux ennemis de la France, pour me faire tuer ou emprisonner.

"Eh bien, d'Artagnan, à Meung vous vouliez tuer des hommes seulement parce qu'ils avaient osé plaisanter sur votre ridicule canasson, et moi je n'avais pas le droit de me venger de vos crimes odieux ? N’avais-je pas le droit de défendre ma vie, ma liberté, mon honneur contre ceux qui m’avaient cruellement trompée et abusée, et voulaient me perdre ?"

"Oh, depuis quand une femme marquée a-t-elle un honneur à défendre ?" dit Athos avec un sourire ironique.

"Dites, d'Artagnan, n’est-ce pas vrai ce que j’ai dit ?" demanda Milady, en ignorant les mots moqueurs d'Athos.

Le Gascon restait silencieux.

"Milady", dit Athos," je vous ai dit que vous êtes libre de vous défendre, pas d’accuser. Vous, d'Artagnan, si vous n’avez pas d'autres choses à ajouter, laissez la place à d'autres."

Et d'Artagnan, les yeux fixés au sol, passa de l'autre côté de la chambre avec Porthos et Aramis.

"A vous, milord ! dit Athos."

"Devant Dieu et devant les hommes", dit-il, "j'accuse cette femme d'avoir fait assassiner le duc de Buckingham."

"Le duc de Buckingham assassiné ?" s'écrièrent tous les assistants.

"Oui", dit le baron, "assassiné! Suivant les conseils de la lettre que vous m'aviez écrite, j'avais fait arrêter cette femme, et je l'avais donnée en garde à un loyal serviteur ; elle a corrompu cet homme, elle lui a mis le poignard dans la main, elle lui a fait tuer le duc, et en ce moment peut-être Felton paie de sa tête le crime de cette furie."

"Je n'ai fait que mon devoir en accomplissent la mission qui m'avait été confiée par le cardinal de Richelieu. Une mission qui assurera la victoire de la France et sauvera aussi la vie de nombreux soldats anglais et français", répondit Milady avec une expression fière.

"Son Eminence", dit Milady, "m’avait chargée d'aller chez le duc de Buckingham et de lui proposer honnêtement un échange : si le duc renonçait à l'envoi de troupes anglaises à l'aide des rebelles de La Rochelle, le cardinal ne révélerait pas la trahison de la reine, dont il a de nombreuses preuves. Mais dans le cas où le duc persisterait à ne pas vouloir traiter, le cardinal m’avait donné comme instructions de le faire tuer.

Si j'avais pu présenter au duc la proposition de Richelieu, selon toute vraisemblance Buckingham aurait accepté pour sauver sa maîtresse et il serait encore en vie. Son Eminence m’avait ordonné de ne lui faire aucun mal sans nécessité. Malheureusement, j’ai été prise par surprise et emprisonnée. Nous sommes en guerre : Buckingham était un ennemi de mon pays, de notre pays, chers mousquetaires, et, s’il ne mourrait pas, il allait partir le lendemain pour La Rochelle avec une flotte de soutien aux rebelles contre qui vous vous battez. Buckingham disposait de forces venues de toute l’Angleterre, il comptait réunir l’Espagne, l’Empire et la Lorraine : la France allait être mise à feu et à sang. Privée de ma liberté, je n’avais pas d'alternative, j’avais le devoir d’arrêter ce maudit Buckingham, d’accomplir la mission que j’avais juré d’accomplir même au risque de ma vie, et le cardinal en cas de besoin m'avait donné la permission d'agir comme j'ai agi ".

Milady se tourna alors vers Athos et les autres mousquetaires.

"Vous, comte de la Fère, qui avez écouté ma conversation avec le cardinal, vous vous rappellerez sûrement les instructions qu'il m'a données. Vous, Athos, mon mari, ne vous souvenez-vous pas que, à l'hôtel du Colombier-Rouge, vous m’aviez assurée que vous n’empêcheriez pas ma mission en Angleterre ? Vous m’avez dit que vous ne vous souciiez pas si je devais assassiner Buckingham, car il était anglais. Vous m’aviez menacée seulement pour le cas où j’aurais frappé d'Artagnan. Eh bien, qu’ai-je fait contre lui, après ce jour-là ? Et vous, mousquetaires fidèles du roi, qu'avez-vous fait ? Vous avez essayé de faire dérailler ma mission, vous avez agi contre votre pays ! Vous, des soldats français ! Votre haine contre moi, Athos, votre sot orgueil vous a rendu si aveugle que vous n’avez pas hésité à trahir votre pays, en arrachant le sauf-conduit qui m'avait été donné par le cardinal pour cette mission vitale. Puis, de peur que je vous dénonce, vous avez essayé de me faire taire à jamais. Vous ne cherchez pas la justice ! Ce sont votre haine et votre lâcheté qui vous dirigent".

"Assez!" dit Athos. "C’est vous qui devez être jugée, pas nous. Nous ne sommes pas tenus de répondre aux allégations d'une femme souillée comme vous ..."

Lord de Winter, craignant peut-être que la réponse de Milady puisse toucher des soldats français, reprit en s’adressant à la femme :

"Ce n'est pas tout : mon frère, qui vous avait fait son héritière, est mort en trois heures d'une étrange maladie qui laisse des traces livides par tout le corps. Ma sœur, comment votre mari est-il mort ?"

"Horreur!", s’écrièrent Porthos et Aramis.

"Il est mort de la peste, mon frère", répondit froidement Milady. "Mon mari est mort en septembre 1623, après son retour d'un voyage en Cumbria, où la maladie s’était manifestée. Les bubons ont révélé qu'il s’agitait de peste. Vous avez raison, Porthos et Aramis, c’est vraiment une maladie horrible qui, dans certains cas, tue en quelques heures".

"Vous mentez !" criait Lord de Winter. "Il est évident que mon frère a été empoisonné par vous !"

"Si c’était aussi évident que vous le prétendez, mon cher frère, pourquoi ne m’avez-vous pas dénoncée à la mort de votre frère ? Pourquoi ne formulez-vous que maintenant cette infâme accusation contre moi? Vous auriez été mon hôte, dans ma maison à Paris, sachant que j’étais l'empoisonneuse de votre frère ? Ou, peut-être, vous n’avez appris ma culpabilité que maintenant, par la lettre de ces messieurs qui n'ont jamais vu mon mari ? "

"Vous avez tué mon frère, et vous m’auriez tué aussi si ces messieurs ne m’avaient prévenu à temps !" répéta Lord de Winter, regardant Milady d’un regard haineux.

"A Paris, quand vous habitiez chez moi, dans ma maison, je pouvais facilement vous empoisonner, si seulement je l’avais voulu, et pourtant vous me semblez en excellente santé ...", répondit Milady sarcastiquement.

Lord Winter haussa les épaules avec une expression de mépris sur les lèvres et reprit, sans répondre:

"Meurtrière de Buckingham, meurtrière de Felton, meurtrière de mon frère, je demande justice contre vous, et je déclare que si on ne me la fait pas, je me la ferai."

Et lord de Winter alla se ranger près de d'Artagnan, laissant la place libre à un autre accusateur.

Milady laissa tomber son front dans ses deux mains et essaya de rassembler ses idées brouillées par un vertige mortel. Il était clair que ce jugement était une farce : ils avaient déjà décidé de la tuer de toute façon, même si elle pouvait prouver son innocence. Elle avait peur et frissonna, mais se secoua bientôt pour soutenir la lutte avec dignité.

"A mon tour", dit Athos, tremblant lui-même, "J'épousai cette femme quand elle était jeune fille, je l'épousai malgré toute ma famille ; je lui donnai mon bien, je lui donnai mon nom ; et un jour je m'aperçus que cette femme était flétrie : cette femme était marquée d'une fleur de lis sur l'épaule gauche."

"Oh !", dit Milady en se levant, "Je porte cette marque injustement : aucun juge ne m'a jamais condamnée. J’ai été marquée par un homme qui me haïssait, m’avait violée et, craignant que je le dénonce, a voulu me couvrir de honte pour que personne ne croie en mes paroles. Je vous défie de retrouver le tribunal qui a prononcé contre moi cette sentence infâme. Je vous défie de retrouver celui qui l'a exécutée."

"Silence", dit une voix. "A ceci, c'est à moi de répondre !"

Et l'homme au manteau rouge s'approcha à son tour.

"Quel est cet homme, quel est cet homme ?", s'écria Milady suffoquée par la terreur.

Tous les yeux se portèrent sur cet homme, car il était inconnu de tous sauf d’Athos.

Encore ce dernier le regardait-il avec autant de stupéfaction que les autres, car il ignorait comment il pouvait se trouver mêlé en quoi que ce soit à l'horrible drame qui se nouait en ce moment.

Après s'être approché de Milady, d'un pas lent et solennel, de manière que la table seule le séparât d'elle, l'inconnu ôta son masque.

Milady regarda quelque temps avec une terreur croissante ce visage pâle encadré de cheveux et de favoris noirs, d’une impassibilité glacée ; puis tout à coup :

"Oh ! non, non", dit-elle en se levant et en reculant jusqu'au mur; "non, non, c'est une apparition infernale ! Ce n'est pas lui ! A moi ! À moi !" s'écria-t-elle d'une voix rauque en se retournant vers la muraille, comme si elle eût pu s'y ouvrir un passage avec ses mains.

"Mais qui êtes-vous donc ?" s'écrièrent tous les témoins de cette scène.

"Demandez-le à cette femme", dit l'homme au manteau rouge, "car vous voyez bien qu'elle m'a reconnu, elle."

"Le bourreau de Lille, le bourreau de Lille !", s'écria Milady en proie à une terreur insensée, se cramponnant des mains à la muraille pour ne pas tomber.

Tout le monde s'écarta, et l'homme au manteau rouge resta seul debout au milieu de la salle.

"Oh ! Grâce ! Grâce ! Pardon ! Je vous en supplie, ne me livrez pas à cet homme qui m’a violée et torturée ! Oh! Tout sauf ça !" s'écria la misérable en tombant à genoux.

L'inconnu laissa le silence se rétablir.

"Je vous le disais bien, qu'elle m'avait reconnu ! reprit-il. Oui, je suis le bourreau de la ville de Lille, et voici mon histoire..."
 
Tous les yeux étaient fixés sur cet homme dont on attendait les paroles avec une avide anxiété.

"Cette femme était autrefois une jeune fille aussi belle qu'elle est belle aujourd'hui. Elle était religieuse au couvent des bénédictines de Templemar. Un jeune prêtre au cœur simple et croyant desservait l'église de ce couvent ; elle entreprit de le séduire et y réussit; elle eût séduit un saint. Leurs vœux à tous deux étaient sacrés, irrévocables."

"Et comment aurais-je pu jamais prononcer des vœux irrévocables ? » dit Milady, se remettant un peu de sa frayeur "J’étais trop jeune pour le faire ! Athos, vous le savez ! J'avais seulement seize ans quand nous nous sommes rencontrés ; et je n’avais même pas quinze ans quand je suis partie du couvent !"

Le bourreau continuait imperturbablement : "leur liaison ne pouvait durer longtemps sans les perdre tous deux. Elle obtint de lui qu'ils quitteraient le pays ; mais pour quitter le pays, pour fuir ensemble, pour gagner une autre partie de la France où ils pussent vivre tranquilles parce qu'ils seraient inconnus, il fallait de l'argent ; ni l'un ni l'autre n'en avait. Le prêtre vola les vases sacrés, les vendit ; mais comme ils s'apprêtaient à partir ensemble, ils furent arrêtés tous deux. Huit jours après, elle avait séduit le fils du geôlier et s'était sauvée.

"Je ne l’ai pas séduit, il a eu de la compassion pour moi, pour mon malheur", dit Milady, "mais à quoi bon vous parler de compassion pour une malheureuse? Des gens comme vous ne connaissent pas ce sentiment !", ajouta-t-elle avec un soupir.

L'homme continua sans lui répondre: "Le jeune prêtre fut condamné à dix ans de fers et à la flétrissure. J'étais bourreau de la ville de Lille, comme dit cette femme. Je fus obligé de marquer le coupable, et le coupable, messieurs, c'était mon frère. Je jurai alors que cette femme qui l'avait perdu, qui était plus que sa complice, puisqu'elle l'avait poussé au crime, partagerait au moins le châtiment. Je me doutai du lieu où elle était cachée, je la poursuivis, je l'atteignis, je la garrottai et lui imprimai la même flétrissure que j'avais imprimée à mon frère."

"Ah ! Ne voyez-vous pas qu'il ment ? Lille est sur le territoire espagnol ! Depuis quand les bourreaux espagnols, marquent-ils les condamnés avec la fleur de lys de France ?" cria Milady.

Le bourreau continua toujours sans lui répondre : "Le lendemain de mon retour à Lille, mon frère parvint à s'échapper à son tour, on m'accusa de complicité, et l'on me condamna à rester en prison à sa place tant qu'il ne se serait pas constitué prisonnier. Mon pauvre frère ignorait ce jugement ; il avait rejoint cette femme ; ils avaient fui ensemble dans le Berry ; et là, il avait obtenu une petite cure. Cette femme passait pour sa sœur. Le seigneur de la terre sur laquelle était située l'église du curé vit cette prétendue sœur et en devint amoureux, amoureux au point qu'il lui proposa de l'épouser. Alors elle quitta celui qu'elle avait perdu pour celui qu'elle devait perdre, et devint la comtesse de La Fère..."

Tous les yeux se tournèrent vers Athos, dont c'était le véritable nom, et qui fit signe de la tête que tout ce qu'avait dit le bourreau était vrai.

"Alors, reprit celui-ci, fou, désespéré, décidé à se débarrasser d'une existence à laquelle elle avait tout enlevé, honneur et bonheur, mon pauvre frère revint à Lille, et, apprenant l'arrêt qui m'avait condamné à sa place, se constitua prisonnier et se pendit le même soir au soupirail de son cachot. Au reste, c'est une justice à leur rendre, ceux qui m'avaient condamné tinrent parole. A peine l'identité du cadavre fut-elle constatée qu'on me rendit ma liberté. Voilà le crime dont je l'accuse, voilà la cause pour laquelle elle a été marquée.

"Athos!" criait Milady, se tournant vers son ancien mari qui écoutait impassible, "Athos, vous savez que ce n’est pas ce qui est arrivé. Vous savez bien qui était ce prêtre qui nous a mariés et il n’a quitté Vitray que la veille..."

"…du jour où j’ai découvert votre infamie ?" demanda Athos, d'un air moqueur.

"…du jour que vous avez essayé de m’assassiner !" répondit Milady, jetant vers lui des yeux flamboyants.

"J'ai vraiment aimé ce prêtre, ou du moins je pensais l’aimer, comment on peut aimer à quatorze ans. Je pense que j’aurais aimé même le diable s’il m’avait aidée à sortir de ce maudit couvent !

"Il y avait là-bas un homme à la réputation terrible et mystérieuse : personne ne connaissait son nom mais on disait qu’il était un Visconti qui avait dû quitter Milan et se réfugier dans les Flandres espagnoles. On disait que cet homme pouvait procurer quelque chose à ceux qui le payaient bien. L'homme dit à Georges qu'il pouvait lui obtenir une lettre de recommandation pour l'évêque de Luçon, qui lui devait une faveur. Avec cette lettre, il aurait été facile de trouver une cure pour Georges, où nous aurions pu vivre cachés et tranquilles. En retour, cependant, l'homme demanda à Georges de lui apporter les vases précieux conservés dans le couvent.

"Ainsi, Georges vola les vases et quitta le monastère, en promettant qu'il reviendrait pour me prendre avec lui. Mais ces damnées couvents ont mille yeux ; une fois le vol découvert, quelqu'un, peut-être une novice jalouse, a dénoncé ma relation avec le prêtre. Je fus arrêtée, et bien qu'ils ne puissent pas me lier au vol, j'étais destinée à un couvent pénitentiel. Heureusement, le jeune fils du geôlier, touché par la pitié ou par ma beauté, m’a laissée échapper.

"Je suis ensuite allée à Béthune où se trouvait la maison de Georges. Sa mère ne voulait pas me recevoir ; mais son frère, le bourreau, cet homme qui est ici devant moi, me conduisit dans une petite cabane, où je pouvais me cacher en attendant le retour de Georges. Cette cabane était une sorte de laboratoire où il s’occupait de sa passion pour les sciences naturelles ; l'endroit me faisait un peu peur, car il était plein de squelettes et de paquets d'herbes de toutes sortes fixés au plafond.

"Le bourreau me prépara une infusion d'herbes médicinales au goût agréable, qui, disait-il, m’aiderait à me reposer. Il avait mêlé à mon infusion un narcotique et, à peine fini de boire, je me sentis tomber peu à peu dans une torpeur inconnue et je glissai sur le parquet, en proie à un sommeil qui ressemblait à la mort.

"Lorsque je me réveillai et me levai chancelante j’étais nue, mes habits étaient près de moi sur une chaise, et je me rendis compte par des signes évidents que l'homme avait triomphé de moi dans mon sommeil.

"Quand le bourreau revint, je le menaçai : "je dirai tout, je dirai la violence dont vous avez usé envers moi". Il se mit en colère et commença à me frapper avec une telle force qu’il me brisa une dent. Je tombai sur le sol assommée, et il en profita pour me garroter.

"Prenez garde ! me dit-il avec un accent de menace que je n'avais pas encore entendu, j'ai un moyen suprême de vous fermer la bouche ou du moins d'empêcher qu'on ne croie un seul mot de ce que vous direz. Vous avez séduit mon frère, vous êtes une prostituée, dit-il d'une voix tonnante, et vous subirez le supplice des prostituées ! Flétrie aux yeux du monde que vous invoquerez, tâchez de prouver à ce monde que vous n'êtes ni coupable ni folle. Le bourreau me saisit, me renversa sur le parquet, me meurtrit de ses étreintes et, suffoquée par les sanglots, presque sans connaissance, invoquant Dieu qui ne m'écoutait pas, je poussai tout à coup un effroyable cri de douleur et de honte ; un feu brûlant, un fer rouge, le fer du bourreau, s'était imprimé sur mon épaule. Il ne s’agissait pas de la flétrissure d’Espagne car j'aurais pu faire un appel public à tous les tribunaux espagnols; mais la flétrissure de France, par elle j'étais bien réellement flétrie."

Le bourreau ne répondait pas.

"Ma foi, je ne savais pas que cet homme était le frère de votre premier amant et je ne me soucie pas de votre passé ; ce qui importe est qu’il fasse ce pour quoi je l’ai amené ici", dit Athos en riant.

"Mais alors, quel est mon crime? Vouloir échapper à un couvent où j’ai été enfermé contre ma volonté ? Être belle ? Avoir été aimée par ce prêtre ? Ou mon crime est-il plutôt d’être tombée amoureuse de vous, Athos? "

"Taisez-vous ! Vous êtes incapable d'amour !", dit Athos froidement. "Et puis, même s’il était vrai que vous m’aimiez, qu’est-ce que cela changerait ? L'amour est juste une fiction, une bouchée de pain, une loterie où n'y a pas un homme qui n'ait été trompé par sa maîtresse ; ce sont la noblesse, l'honneur, le rang qui comptent ! La noblesse est l'Esprit de Dieu, est un principe invisible que Dieu voulait faire tangible chez certains hommes. Vous étiez déshonorée, vous le saviez, vous n'étiez pas digne d'être élevée à la noblesse, et pourtant, vous vous êtes faite épouser par moi, par un comte : voilà votre crime ! Si vous ne m’aviez pas trompé, j’aurais pu, peut-être, vous prendre comme maîtresse..."

"Ou, peut-être, me prendre de force, comme vous, les nobles, usez avec les filles du peuple, n’est-ce pas ?", répondit Milady avec un air de défi.

"Et pourquoi pas ? Je n’aurais certainement pas pris votre honneur, vu que vous étiez une femme déjà souillée !" dit Athos, qui continua : "Eh bien, maintenant que vous avez dit ce que vous vouliez dire, il est temps de mettre fin à ce non-sens : Monsieur d'Artagnan quelle est la peine que vous réclamez contre cette femme ?"

"La peine de mort", répondit d'Artagnan.

"Milord de Winter, continua Athos, quelle est la peine que vous réclamez contre cette femme ?"

"La peine de mort", reprit lord de Winter.

"Messieurs Porthos et Aramis, poursuivit Athos, vous qui êtes ses juges, quelle est la peine que vous portez contre cette femme ?"

"La peine de mort", répondirent d'une voix sourde les deux mousquetaires.

Milady poussa un hurlement affreux, et fit quelques pas vers ses juges en se traînant sur ses genoux.

"Porthos, Aramis, je ne vous ai jamais fait de mal. Pourquoi me condamnez-vous? Vous savez bien que je suis innocente de ce qu'ils me reprochent. Pourquoi vous prêtez-vous à cette infamie ?"

"Pour moi," dit Porthos, "la question est simple : si vous restassiez en vie, vous nous dénonceriez au cardinal et, ma foi, je préfère ne pas finir mes jours à la Bastille ! En effet, je vous jure, s’il n’y avait pas ici de bourreau je vous couperais le cou avec mon épée, et sans réfléchir à deux fois: vous êtes une méchante femme, car vous avez essayé de tuer mon ami d'Artagnan."

"Je dois admettre, Milady," dit Aramis de sa voix mélodieuse, "que votre cas est un de ceux qui se prêtent le plus à la discussion ; cependant, si l'on admet que la justice divine détermine les événements de ce monde, alors vous devez accepter que vous serez punie par la volonté de Dieu, dont nous ne sommes que les instruments ..."

"Oh, nous avons un théologien...", soupira Milady, levant les yeux, "et le libre arbitre? Où le mettez-vous ?"

"Le juge a son libre arbitre et condamne sans crainte. Le bourreau est maître de son bras, mais il frappe sans remords ... ", répondit Aramis qui continua, "et puis, comme a dit Porthos, vous laisser en vie nous condamnerait à mort ou à la Bastille, nous ne faisons que nous défendre en vous condamnant. Nous sommes des soldats et nous avons déjà tué tant de gens, une mort de plus sur ma conscience ne changera pas grand chose."

"Avez-vous pensé, Aramis, à entrer chez les jésuites? Je crois que vous y feriez une brillante carrière ...", dit Milady avec un sourire sarcastique.

"Mon seul regret," dit Aramis, "c’est de devoir mettre à mort une femme et, pardonnez l'audace, une femme belle comme vous ..."

"Oh, comme vous êtes galant. Un vrai gentilhomme...", répondit amèrement Milady.

"Eh bien, peut-être que vous avez raison, Milady, que nous commettons un crime en vous faisant tuer. Cela veut dire que, à l'heure suprême, je me confesserai ...", conclut Aramis.

Athos étendit la main vers elle.

"Anne de Breuil, comtesse de La Fère, Milady de Winter, dit-il, vos crimes ont lassé les hommes sur la terre et Dieu dans le ciel. Si vous savez quelque prière, dites-la, car vous êtes condamnée et vous allez mourir."

A ces paroles qui ne lui laissaient aucun espoir, Milady se releva de toute sa hauteur et voulut parler, mais les forces lui manquèrent ; elle sentit qu'une main puissante et implacable la saisissait par les cheveux et l'entraînait aussi irrévocablement que la fatalité entraîne l'homme : elle ne tenta donc pas même de faire résistance et sortit de la chaumière.
 
Lord de Winter, d'Artagnan, Athos, Porthos et Aramis sortirent derrière elle. Les valets suivirent leurs maîtres, et la chambre resta solitaire avec sa fenêtre brisée, sa porte ouverte et sa lampe fumeuse qui brûlait tristement sur la table.

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