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Charles de Batz-Castelmore, comte d’Artagnan

Juliette Benzoni

18 pages
1974 - France
Nouvelle

Intérêt: *

 

 

 

Cette nouvelle fait partie du recueil Le sang, la gloire et l’amour (Les maris de l’Histoire) consacré à des portraits de « maris » pris parmi les personnages historiques. Chaque texte porte en titre le nom du « mari » en question. Celui consacré à d’Artagnan est inclus dans la section Les Farfelus.

Le texte évoque donc la vie conjugale de d’Artagnan, sur la base de données historiques quelque peu romancées. S’il s’agit en principe de brosser le portrait du mari, la nouvelle tourne en fait beaucoup autour de l’épouse. Après tout, le lecteur connaît déjà certainement beaucoup de choses sur d’Artagnan, mais fort peu sur celle qui est devenue sa femme.

L’histoire commence donc avec le mousquetaire annonçant à un ami qu’il va se marier. Une annonce qui manque un peu d’enthousiasme : à l’ami qui fait part de sa stupéfaction de voir d’Artagnan renoncer à la joyeuse vie qu’il menait jusqu’ici, ce dernier évoque comme raisons de se marier son avancée en âge et même des ordres reçus. Un personnage de l’importance du capitaine des mousquetaires se doit de tenir une maison… Et puis, ajoute-t-il, « elle a du bien, elle m’aime et c’est une fort belle personne » - dans cet ordre.

L’épouse se nomme Charlotte de Sainte-Croix et elle « eût été séduisante sans un air de pudibonderie et de grande dévotion qui lui enlevait beaucoup de son charme ». De fait, dès le soir de ses noces, d’Artagnan comprend qu’il va au-devant de quelques difficultés. Charlotte se scandalise de découvrir dans la chambre de son mari un portrait de la reine mère Anne d’Autriche et fait une crise de jalousie. Ce dont le mousquetaire ne revient pas : comment peut-on être jalouse de la souveraine ? D’où une superbe sortie de sa part : « Mais… ce n’est pas une femme ! Vous voyez bien que c’est la Reine ! »

Les problèmes ne font que commencer : après les ébats de la nuit de noces, Charlotte s’abîme en prières. Très vite, le mousquetaire se rend compte que son épouse est jalouse de toutes les femmes qu’il peut croiser. Tombant enceinte, elle interdit sa chambre à son mari jusqu’après la naissance. A tel point que, exaspéré, d’Artagnan finit par prendre une maîtresse, ce que sa femme apprend aussitôt.

Celle-ci devenant de plus en plus agressive et acariâtre, leurs relations se distendent de plus en plus, jusqu’à la séparation définitive : l’épouse part s’installer dans ses terres, tandis que le mousquetaire renoue avec la joyeuse vie d’antan.

Ecrite d’une plume alerte, sur un ton léger, cette nouvelle joue sur le contraste entre une femme confite en dévotion et rongée de jalousie et un homme qui sait jouir de la vie et dont l’exaspération de cesse de monter. Dans cette chronique de mari, Juliette Benzoni prend résolument le parti de ce dernier !

Plusieurs romans sont consacrés à l’épouse de d’Artagnan : Madame d’Artagnan de Brigitte Barel, Et Charlotte épousa d'Artagnan d'Henri Nicolas et Madame d’Artagnan ? de Fred Jouhaud.

Merci à Mihai-Bogdan Ciuca de m’avoir signalé ce livre.

Extrait

Ensemble, donc, ils parcoururent les pièces de la vaste demeure dont les fenêtres donnaient sur la Seine, le Louvre et les Tuileries. La nouvelle épousée voulut bien trouver agréable l'appartement qui lui avait été préparé. Mais, en pénétrant dans celui réservé à son mari, elle ne put retenir un cri de surprise et de surprise peu agréable.

— Comment, Monsieur ? Dans votre chambre... il y a un portrait de femme?

Effectivement, au beau milieu du plus grand mur et dans le meilleur éclairage, une femme blonde, très belle, douée d'un teint éblouissant encore rehaussé par une toilette somptueuse, souriait dans un large cadre doré.

— Mais... dit d'Artagnan éberlué par la raideur du ton, ce n'est pas une femme! Vous voyez bien que c'est la Reine!

— Reine ou pas, elle n'en est pas moins femme et sa place n'est pas dans la chambre d'un homme!

Du coup, d'Artagnan, abasourdi, regarda son épouse avec une entière stupéfaction. Il avait entendu bien des choses étranges dans sa vie mais celle-là les dépassait toutes car il ne lui serait jamais venu à l'idée que sa femme pût être jalouse de la Reine Mère! Depuis toujours, il portait à Anne d'Autriche un dévouement absolu et il était fier de ce portrait qu'il considérait comme son plus beau trophée. Des mots acerbes lui montaient aux lèvres mais, comme tout de même, ce soir était celui de ses noces, il tenta d'expliquer.

— Ma chère Charlotte, le terme de « femme » appliqué à la Reine est, selon moi, infiniment plus choquant que la présence de son portrait dans la chambre d'un fidèle serviteur. Et vous comprendrez tout à fait quand vous saurez que c'est Sa Majesté elle-même qui m'a offert cette toile en remerciement d'un service. Je ne saurais donc m'en séparer!

— Eh! qui vous parle de vous en séparer ? Sa véritable place est dans mon appartement à moi. Ainsi, les choses seront normales et la Reine infiniment mieux traitée selon son rang!... et selon le respect qui lui est dû.

La moutarde commençait à monter au nez de d'Artagnan dont, d'ailleurs, la patience n'était pas la vertu dominante.

— Je regrette de vous opposer un refus dès le soir de nos noces mais avec votre permission, ce portrait restera chez moi. Il est à moi, je le garde! Que n'exigez-vous aussi que j'enlève cette statuette de Notre-Dame ? Après tout, c'est une « femme » elle aussi, comme vous dites!

Cette fois la colère l'avait emporté. Il s'en rendit compte quand Charlotte fondit en larmes avec une rare soudaineté et gémit :

— Pourquoi m'avez-vous épousée ? Vous ne m'aimez pas! Vous ne m'avez jamais aimée... sinon vous ne vous emporteriez pas pour une chose aussi simple... aussi naturelle!

— Je vous demande pardon, murmura-t-il soudain calmé. Je ne voulais pas vous faire de peine et vous savez très bien que je vous aime tendrement. Mais, voyez-vous, je tiens terriblement à ce portrait et, s'il devait quitter cette place, il me manquerait quelque chose. Il faut que vous le compreniez! Maintenant, séchez vos larmes et laissez-moi vous ramener chez vous. Nous avons assez visité la maison et il est temps de songer à nous-mêmes... à notre bonheur! Savez-vous que nous n'avons jamais été seuls ensemble ? Vous m'avez toujours traité bien sévèrement, Charlotte!

— Je le devais, mon ami! Une veuve ne protège jamais trop sa réputation... même contre son futur époux!

Elle se calmait. D'Artagnan en profita pour entourer ses épaules d'un bras furtif et pour l'entraîner doucement vers sa chambre. Toute amollie par ses larmes récentes, la nouvelle épousée se laissait aller, un peu rougissante mais déjà consentante. Et, quand la porte se fut refermée sur eux et que, peu à peu, Charlotte oublia ses principes rigoristes, d'Artagnan se prit à songer que le mariage pouvait avoir ses bons côtés. Après tout Charlotte savait être tout à fait charmante...

Mais, une heure plus tard, alors qu'envahi d'une agréable fatigue il s'apprêtait à s'endormir, il eut la surprise de voir sa femme sauter à bas du lit, courir pieds nus jusqu'au petit oratoire disposé dans un coin de la vaste pièce et s'y abîmer dans une profonde prière agrémentée de tous les signes d'une contrition profonde : Charlotte se frappa même plusieurs fois la poitrine avec une certaine énergie.

Tout à fait réveillé par ce spectacle inattendu, le nouveau mari s'écria :

— Ah çà! Charlotte... mais que faites-vous donc?

Elle leva vers lui un visage pâli et des yeux cernés qui, dans la masse noire des cheveux dénoués, brillaient d'un feu fiévreux.

— Je demande pardon à Dieu des folies que nous venons de faire... et qui sont autant de péchés! murmura-t-elle d'un air si angoissé que d'Artagnan éclata de rire.

— Mais nous sommes mariés! ma chère, on ne peut plus mariés! Un prêtre nous a bénis et, si vous le permettez, Dieu a bien d'autres chats à fouetter! Je ne vois pas pourquoi il nous ferait grief d'un bonheur légitime... et tout à fait permis.

— Non! Vous oubliez que je sais déjà ce qu'est le mariage : une obligation désagréable! Ce que nous venons de vivre n'y ressemble en rien! Et un plaisir aussi intense ne peut être qu'un péché!


 

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