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Milady, mon amour
Une femme dans la tourmente (1627 - 1628)

Yak Rivais

249 pages
Editions Jean Picollec - 1986 - France
Roman

Intérêt: ***

 

Et si Dumas s'était complètement trompé? Sur d'Artagnan, sur Athos, et, surtout, sur Milady? Si cette dernière, loin d'être un monstre assoiffé de sang, était en fait un femme sensible, seule, victime d'un monde d'hommes aussi brutaux qu'impitoyables?

C'est cette démonstration que mène brillamment à bien Yak Rivais - surtout connu par ailleurs pour ses excellents livres pour enfants - avec cette "défense et illustration" de Milady.
Bien sûr, reconnaît-il dans ce roman dont elle est l'héroïne de bout en bout, Milady a commencé dans la vie comme une aventurière et s'est bien enfuie, comme le raconte Dumas, avec un jeune prêtre. Mais quand le bourreau l'a marquée de la fleur de lys, c'est par vengeance personnelle, sans le moindre mandat légal. Et quand son mari, le comte de La Fère - le futur Athos - a découvert cette marque, ce provincial borné n'a pas cherché une seconde à comprendre et a entrepris aussitôt d'assassiner sa femme en tentant, en vain, de la pendre.

Devenue agent de Richelieu, Milady vit à Paris, où elle se passionne pour la vie intellectuelle et artistique. Des passions qu'elle partage avec le comte de Wardes, dont elle est amoureuse et qui, bien loin d'être un simple homme de main du cardinal, est un homme sensible et cultivé.

Mais la jeune femme est victime des agissements de son beau-frère, le baron de Winter, qui, en mal d'héritier, manoeuvre pour lui arracher son fils. Et quand Milady fait connaissance d'un certain d'Artagnan, les choses ne s'arrangent pas. Ce jeune soudard qui ne s'intéresse qu'aux coups d'épées et méprise le bel esprit s'entiche d'elle. Econduit, il s'introduit dans sa chambre la nuit, avec la complicité de Ketty, la servante de Milady qu'il a séduite, en se faisant passer pour de Wardes, comme le raconte Dumas. Mais la scène tourne mal, très mal: d'Artagnan viole Milady avec la plus extrême brutalité. Au point que la jeune femme sombre dans une espèce de torpeur comateuse. Il faudra les soins assidus - et la passion physique - de Ketty, trahie elle aussi par d'Artagnan, pour l'en tirer petit à petit.

Retenue prisonnière en Angleterre par de Winter, Milady voit ce dernier s'approprier son enfant, qu'elle ne pourra approcher que pour le voir mourir de la peste.
Ecoeurée de tout, Milady retourne finalement en France pour tomber dans un traquenard tendu par d'Artagnan et Athos. Vient alors la scène de l'exécution: on y voit Aramis d'abord, puis Porthos, refuser de prêter la main à ce qui leur apparaît comme l'assassinat pur et simple d'une femme qui ne cherche même pas à se défendre. Et l'exécution de déboucher sur un dénouement des plus inattendus...

Yak Rivais réussit pleinement son pari: retourner comme un gant les mythes des Trois Mousquetaires. Utilisant avec beaucoup d'habileté les zones obscures du roman de Dumas (le comte de la Fère avait-il le droit d'exécuter sa femme? Comment d'Artagnan pouvait-il justifier de s'introduire chez Milady en se faisant passer pour son amant? Quelle est la légitimité du "jugement" et de l'"exécution" de la fin du livre?), Rivais brosse un portrait saisissant des deux mousquetaires qui ne sont plus que des brutes épaisses ne s'intéressant qu'à la violence et à la boisson. Milady, à l'inverse, est éprise de liberté, dans un monde d'hommes où la femme n'est qu'un objet dont on se joue et que l'on méprise. Nourri de références constantes à la réalité historique et à la vie quotidienne de l'époque, Milady, mon amour bouleverse décidément toutes les idées reçues!

 Voir l'arbre généalogique de d'Artagnan


Extrait du chapitre 10 Milady au Colombier rouge

On venait de toquer à la porte de la chambre.

- Entrez, répondit Milady sans se retourner car elle attendait l'aubergiste à qui elle avait commandé un vin chaud.

La porte fut refermée en grinçant. Mais celui qui venait de s'introduire dans la chambre demeurait debout sans bouger; cette immobilité de l'aubergiste alarma Milady, qui tourna la tête. Un homme était devant la porte auprès de la haute armoire; il était enveloppé dans un manteau, son chapeau était rabattu sur ses yeux. Ce n'était pas l'aubergiste. Pour autant que la pénombre le lui permettait, Milady reconnut un mousquetaire, sans doute un des escorteurs de Son Eminence qui revenait. Que voulait-il? Il restait planté devant la porte, et d'ailleurs, il ne semblait pas très stable, il avait bu. En le voyant pousser le verrou, Milady s'inquiéta. Elle porta la main à sa jupe où elle avait pris depuis peu la précaution de dissimuler un poignard.

- Qui êtes-vous? Et que demandez-vous? s'écria-t-elle avec plus d'émotion qu'elle ne consentait à en manifester.

L'homme se balançait sur ses jambes écartées. Il laissa retomber ses bras.

- Allons, c'est bien elle! murmura-t-il.

Il eut un grognement (ou un renvoi?), se redressa d'un air solennel, et, laissant tomber son manteau, relevant son feutre, il s'avança vers Milady. Il était entré dans la lueur jaune des chandelles. Il s'arrêta. Il titubait. Il ne balbutiait pas lorsqu'il parlait mais mangeait les premières syllabes de ses phrases. Sa parole était lourde, la tête basse la rendait grondante.

- Me reconnaissez-vous, madame? dit-il. (Il prononçait: "'econnaissez-vous, madame?")

- Non, dit Milady sèchement. Que voulez-vous?

Cette voix, cependant, elle l'avait déjà entendue. Dans quelles circonstances? La vulgarité du ton, le grasseyement qui empesait les sons l'empêchaient de cerner ces petites intonations particulières qu'il lui semblait connaître. Elle fit trois pas de côté en direction du chandelier, qu'elle saisit et éleva. L'homme fit un autre pas en avant, de sorte que son visage mal rasé fût exposé en pleine lumière.

- Me reconnaissez-vous, madame? répéta-t-il.

Milady fit un pas en avant, puis recula comme à la vue d'un serpent. Ce visage (cette trogne malpropre plutôt!), elle le reconnaissait maintenant! C'était celui du monstre! Celui qui l'avait éveillée depuis des années au petit jour, pantelante et hors d'haleine, au sortir de cauchemars sans fond! Celui qu'elle ne savait plus évoquer sans s'imaginer hurlante! Instinctive-ment, elle porta sa main libre à son cou, comme pour apaiser la brûlure ravivée de la corde. Elle déposa le chandelier sur la table de toilette. Le mousquetaire, satisfait de son effet, ricana. C'était un homme de taille moyenne, mais bien proportionné; il était, bien qu'elle sût qu'il n'eût que trente-cinq ans, marqué par les abus de toutes sortes et particulièrement de la boisson. Il était usé. Ce n'était pas le menton à la Brutus, déjà un peu gras, qui pouvait faire oublier le nez épaté et rougi, les yeux cernés, les rides au front et autour de la bouche en rictus amer. Les cheveux, autrefois roux, grisonnaient, un peu rares déjà sur le front. L'homme était en pleine déchéance. Il sembla un moment étonné de l'effet mitigé opéré sur cette femme. S'était-il attendu à de l'aversion? Ou s'était-il imaginé, en se montrant, renouer avec le passé comme si le temps n'avait pas accompli son oeuvre? Le regard de Milady, son hésitation à l'identifier, surtout, soulignaient la dégradation de ses traits, et, au-delà, de sa personnalité. L'homme s'était enseveli dans la médiocrité. Il se défendit par un ricanement:

- Allons, dit-il, c'est bien, je vois que vous me reconnaissez.

Il était dépité, mais il bénéficiait de l'effet de surprise. Milady secouait la tête avec incrédulité.

- Le comte de La Fère! murmura-t-elle enfin.



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