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Le neuf de pique

Comtesse Dash

1881 pages
Alexandre Cadot Editeur - 1853 - France
Roman

Intérêt: *

 

 

Voici un livre bien étrange qui détone par rapport aux romans recensés sur pastichesdumas. Il ne s’agit pas, en effet, d’un roman inspiré clairement par telle ou telle œuvre de Dumas, mais plutôt d’un patchwork : on y trouve une toile de fond qui fait penser aux Trois mousquetaires, des éléments de l’intrigue qui évoquent Le comte de Monte-Cristo et l’on peut même y déceler un soupçon d’Isaac Laquedem (la version donnée par Alexandre Dumas au mythe du Juif errant) ! Autre singularité : Le neuf de pique (disponible sur Gallica) est l’œuvre d’une amie proche et collaboratrice importante de l’écrivain, la comtesse Dash, qui a écrit ce roman alors qu’elle travaillait activement pour lui.

Ces particularités justifient donc de commencer cette fiche par quelques mots sur l’auteure. La comtesse Dash était une femme de lettres née en 1804, deux ans après Dumas donc. Selon Claude Schopp, le biographe de l’écrivain, elle lui fut présentée en 1836 et entama assez rapidement sa carrière littéraire. Elle écrivit notamment des chroniques dans le journal Le Mousquetaire publié par Dumas, chroniques qu’elle signait Marie Michon (nom utilisé par la duchesse de Chevreuse dans la saga des mousquetaires). En 1854, elle publia dans ce même journal un roman, Vie et aventures de la princesse de Monaco. Plus tard, elle écrivit d’autres romans, La dame de volupté, Mémoires d’une aveugle, Les confessions de la marquise, parus avec la mention « publié par A. Dumas » : ce qui signifiait qu’il accordait son patronage propre à gonfler les ventes à des livres qu’il n’avait pas écrit lui-même (ce qui n’empêche pas ces ouvrages de figurer habituellement dans ses œuvres complètes).

Lorsque la comtesse Dash fait paraitre en 1853 sous son seul nom les six tomes du Neuf de pique, elle est donc en pleine collaboration avec Dumas dans le cadre du journal Le Mousquetaire, et ce quelques années après la publication par ce dernier de ses chefs d’œuvre Les trois mousquetaires et Le comte de Monte-Cristo, tous deux en 1844. En outre, Dumas était en train de faire paraître (en 1852 et 1853) son grand roman Isaac Laquedem qui devait demeurer inachevé. Autant dire que la comtesse Dash baignait dans l’œuvre de son ami et mentor, avec en particulier ces trois livres dont on retrouve l’empreinte dans Le neuf de pique.

L’action des quatre premiers tomes se déroule à la fin de la vie de Richelieu. On y suit de nombreux personnages qui gravitent autour de la famille de Saulieu et surtout de deux sœurs, Isabelle et Béatrix. Mais l’ombre d’une absente pèse sur la famille : la tante des deux jeunes filles, disparue depuis longtemps et dont on ne prononce pas le nom. Jusqu’à ce qu’elle revienne masquée, envoyée par Richelieu, et annonciatrice de grands malheurs.

Compliqué, le récit se focalise la majeure partie du temps sur les malheurs des sœurs Saulieu : Isabelle est obligée d’épouser un homme qu’elle n’aime pas, alors qu’elle est folle amoureuse d’un ami d’enfance qui complote contre Richelieu, Béatrix met en danger son propre mariage par frivolité, la tante disparue tente de les spolier de l’héritage familial, etc. Mais la toile de fond est plus intéressante : un grand affrontement s’y déroule entre la tante maudite, Josseline de Saulieu, et une autre femme tout aussi mystérieuse, Ryna. Petit à petit, le lecteur comprend (assez lentement car la comtesse Dash pratique un style de narration très allusif) que Richelieu a eu deux maîtresses dans sa jeunesse, qui toutes deux lui ont donné un fils, mais que tout opposait par ailleurs. Josseline de Saulieu est une incarnation du mal, et le fils, le vicomte de Cabines, qu’elle a eu avec le futur cardinal aussi. Josseline fait tout ce qu’elle peut pour détruire ses ennemis, les ruiner, les déshonorer, les tuer, y compris dans sa propre famille. Même si sa liaison avec Richelieu remonte à longtemps, elle en est toujours restée proche et exécute pour lui ses mauvais coups.

Ryna, à l’inverse, incarne le bien, tout comme son fils. Elle a disparu depuis longtemps et Richelieu la regrette encore. Mais en fait, cette femme très mystérieuse vit toujours. Défigurée suite à un empoisonnement effectué par Josseline, elle se dissimule sous diverses identités, celle de la marquise de Sainte-Croix ou encore d’une diseuse de bonne aventure. Car elle dispose de pouvoirs extraordinaires et sait prédire l’avenir. Après une tentative d’assassinat de son fils par Josseline, elle décide de se venger et de contrecarrer les menées de cette dernière. C’est alors qu’elle fait son entrée dans le monde sous l’identité de la richissime et mystérieuse marquise de Sainte-Croix, d’une manière qui évoque irrésistiblement Monte-Cristo (voir extrait ci-dessous).

Avec les deux derniers volumes, l’action se déplace au XIXème siècle avec des personnages a priori sans aucun rapport avec le début du livre. On retrouve un ensemble très mélo d’intrigues amoureuses et de malédiction familiale. Au centre de l’histoire figure une jeune fille qui, plus encore que Ryna au début du récit, a le pouvoir de prédire l’avenir. Ryna elle-même revient car ses recherches dans les sciences occultes lui ont permis de mettre au point une sorte d’élixir d’immortalité. Et une femme extrêmement néfaste se révèle être la réincarnation de Josseline de Saulieu !

 

Ainsi résumé dans ses grandes lignes, ce roman peut sembler absurde et sans intérêt. Ce n’est pourtant pas le cas. En premier lieu, il est fort bien écrit et se lit extrêmement facilement. Les six tomes cumulent plus de 1.800 pages mais celles-ci sont très courtes et la comtesse Dash sait entretenir un vrai suspense.

Ensuite, il y a des éléments véritablement intéressants dans le roman. C’est le cas dans la première partie avec la figure de Richelieu écartelé entre ses deux maîtresses qui incarnent son côté ange et son côté démon. La deuxième partie se caractérise par son côté fantastique plus appuyé.

Enfin, le rapport entre Le neuf de pique et l’œuvre de Dumas est assez amusant. Le cadre général de la première partie, où tout tourne autour de Richelieu, fait évidemment penser aux Trois mousquetaires. Rochefort, l’homme de main du cardinal, fait d’ailleurs une brève apparition. Le rôle que joue Josseline de Saulieu auprès de Richelieu en tant qu’exécutrice de ses basses œuvres dénuée de tout scrupule rappelle aussi Milady.

La manière dont Ryna organise son apparition sous l’aspect de la marquise de Sainte-Croix évoque irrésistiblement, on l’a dit, l’arrivée du comte de Monte-Cristo à Paris, même si cet aspect des choses n’est pas poussé très loin. Enfin, la dimension fantastique de la partie située au XIXème siècle n’est pas sans ressemblance avec Isaac Laquedem. Ryna est elle aussi immortelle et revient pour aider les bons et châtier les méchants. Elle n’est pas pour autant « le juif errant femelle » qui porte malheur, comme le dit un personnage dans le cours du roman, puisqu’elle a trouvé elle-même la formule de son élixir d’immortalité et qu’elle est chrétienne. Mais le rapprochement avec le héros du roman que Dumas était en train de publier au même moment est évident.

Une vraie curiosité littéraire, en définitive, que ce Neuf de pique, notamment du point de vue de l’histoire des relations entre Dumas et ses collaborateurs.

Merci à Mihai-Bogdan Ciuca de m’avoir signalé ce livre et d’y avoir repéré les références à Monte-Cristo et à Isaac Laquedem.

 

Extrait du deuxième volume, chapitre XIII Nouveaux personnages

— Puisque nous parlons de ce jeune Sainte-Croix, que pensez-vous de lui, que pensez-vous de sa grand-mère ? Ne trouvez-vous pas dans tout ceci quelque chose d'aussi mystérieux que mon vicomte ?

— En effet, cela est étrange.

— Le château de Touffou est à vendre, ce charmant castel, que je voudrais tant posséder ! Mon mari me l'a refusé par parenthèse. On dit dans le pays qu'il est acheté par des inconnus, et bientôt, en effet nous voyons arriver une grande dame étrangère, vêtue comme au temps de la reine Marie, avec des cheveux couleur de neige, elle est aveugle, et la moindre lumière lui fait un si horrible mal qu'elle reste perpétuellement dans une chambre obscure. 

— Ceci se conçoit et n'a rien d'extraordinaire à plus de quatre-vingt-dix ans.

— Oui, mais cette marquise de Sainte-Croix, personne ne la connaît. C'est une très grande dame assurément, et elle ne tient à qui que ce soit, ni à la cour, ni en province.

— C'est vrai.

— Elle a une grande fortune, elle donne des fêtes magnifiques où elle n'assiste pas, elle a un train de maison considérable, et nul ne sait d'où viennent ces trésors. Elle a payé Touffou argent comptant, sans marchander, elle ne parle pas de son passé, elle ne laisse jamais échapper un mot qui puisse laisser supposer où elle a vécu. Son petit-fils qu'elle adore, sur lequel elle veille comme sur un enfant au berceau est tout aussi discret qu'elle ; je lui ai adressé cent questions, il y répond fort adroitement, toujours pour ne rien dire.

— Certainement que tout cela n'est pas naturel.

— Les gens du village ont interrogé les domestiques, hors un seul, on les a tous pris à Paris et ils n'en savent pas davantage. Cela m'occupe. Ce jeune homme me fait l'effet d'une énigme, je voudrais la deviner.

Tout ce que madame d'Oston venait de dire était de la plus grande exactitude. Depuis sept ou huit mois environ, ces étrangers avaient pris possession de Touffou, ancien castel, situé absolument sur le bord de la Vienne. Son architecture de plusieurs styles et de plusieurs époques, rappelait un peu dans la masse celle du célèbre château de Chambord, à cause de la quantité de cheminées et de clochetons qui le surmontent. La marquise de Sainte-Croix en avait fait un séjour délicieux, pour l'agrément de son petit-fils et des voisins qu'elle invitait, quant à elle, elle ne sortait jamais d'un cabinet sombre, sans fenêtre et tendu de serge noire. Elle portait, un deuil éternel, et ses yeux avaient tant versé de larmes qu'ils étaient fondus dans leurs orbites. C'était là seulement ce qu'elle avouait de son passé.

Son petit-fils, beau et frêle comme une branche de saule, était d'une pâleur mate, que ses cheveux d'un noir de jais rendait plus frappante encore. Il n'avait rien d'un homme de son âge; presque toujours triste, il attribuait cette disposition à une santé déplorable, dont les soins le retenaient quelquefois une semaine tout entière éloigné de la société. Rien de doux, de suave comme son regard, il semblait demander à tout ce qui l'entourait le bonheur qu'il avait perdu.


 

 

 

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