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Le petit-fils de d’Artagnan

Alfred Sirven
Alphonse Siégel

416 pages
Calmann Lévy - 1899 - France
Roman

Intérêt: **

 

Le titre de ce roman est quelque peu trompeur: son héros n’est pas le petit-fils de d’Artagnan, mais plutôt quelque chose comme son arrière-arrière-petit-fils… L’action se passe en effet en 1800, sous le Consulat. Le d’Artagnan en question est lieutenant dans l’armée française.

Bonaparte le charge d’une mission secrète: aller à Saint-Pétersbourg mettre le tsar Paul Ier en garde contre un complot qui menace son existence.

La mission convient d’autant mieux à d’Artagnan qu’il a des raisons personnelles de se rendre en Russie. En effet, son père, soldat lui aussi (comme tous les hommes de la famille!) a été tué en 1780 en sauvant la vie du même Paul, alors grand-duc, qui était en voyage en France. Le jeune d’Artagnan a juré de retrouver l’assassin de son père, un Russe ennemi du tsar Paul.

L’histoire du voyage de d’Artagnan en Russie s’enchevêtre avec celle de plusieurs Russes. Un certain comte Toderman, violent et abject, a pour épouse une sainte et merveilleuse jeune femme qui ne pense qu’à faire le bien. Celle-ci est amoureuse, en tout bien tout honneur, d’un grand seigneur, le prince Dimitri Dorieff, qui a toutes les qualités qui manquent à Toderman: honneur, courage, bonté, etc… Toderman, qui a eu vent des sentiments de sa femme, veut la mort de Dorieff.

D’Artagnan devient ami intime de ce dernier et donc ennemi juré de Toderman. Après de nombreuses péripéties, d’Artagnan rejoint Saint-Pétersbourg, rencontre le tsar et arrive à temps pour aider les serviteurs de la femme de Toderman à simuler la mort de celle-ci: c’est le seul moyen de la faire échapper à la vengeance de son sanguinaire mari.

L’histoire s’arrête net à ce stade, le récit se poursuivant dans un deuxième volume Le drame du Palais rouge.


Le petit-fils de d'Artagnan est un livre extrêmement rare, qui ne figure, semble-t-il, dans aucune bibliographie, et pas davantage dans le catalogue de la Bibliothèque Nationale. Malheureusement incomplet, le roman est excellent. Très bien écrit, il met habilement en scène les personnages et événements de l’époque. Le Bonaparte du début du livre est très convaincant. Le portrait du tsar Paul, à l’humeur sans cesse changeante, oscillant entre le despotisme le plus absolu et des moments de bonté émouvants, est des plus réussis.

L’évocation des mœurs extravagantes et souvent terrifiantes de la Russie tsariste, avec incroyable violence, est très documenté et intéressante.

Le lien avec le d’Artagnan de Dumas est également mené de façon habile. L’objectif des auteurs est bien sûr de faire vivre de grandes aventures à un clone du héros, à une autre époque.

Pour ce faire, ils s’appuient sur un historique familial dûment étayé. La vie de cette famille de militaires, tous élevés dans la vénération du glorieux ancêtre mousquetaire, est bien racontée. Le jeune d’Artagnan est d’ailleurs placé sous le patronage non seulement de son illustre aïeul, mais aussi sous celui des trois autres mousquetaires, dont il a reçu les prénoms (voir extrait ci-dessous).

Autre lien avec le roman de Dumas: d’Artagnan se heurte à… de Vardes (curieusement écrit avec un V alors que Dumas écrit de Wardes), descendant de l’adversaire de son ancêtre dans Les trois mousquetaires. Il est alors expliqué qu’une véritable vendetta oppose les deux familles depuis le XVIIème siècle. Les d’Artagnan et les Vardes successifs se sont affrontés en duels à de nombreuses reprises depuis cette époque. Et les d’Artagnan, il faut le dire, ont toujours eu le dessus…

Enlevé, plein de personnages attachants, bénéficiant de cette «réincarnation» très réussie de notre mousquetaire préféré, ce roman est donc une grande réussite. Ce qui fait souhaiter très vivement de trouver la suite…

 

 Voir l'arbre généalogique de d'Artagnan



Extrait du chapitre 2 Pourquoi d’Artagnan demandait son congé

En apprenant de quelle façon, était mort le père de d'Artagnan, Bonaparte avait dû faire un effort sur lui-même pour retenir le cri de joie égoïste prêt à s'échapper de ses lèvres.

«Je suis de plus ou plus convaincu, pensa-t-il, que ce jeune homme a été placé sur mon chemin par une bonne étoile. Je suis sûr à présent qu'aucun envoyé ne sera plus agréable au tsar.»

Et, tout haut, il dit:

— Parlez, lieutenant, et ne craignez pas d'entrer dans les détails les plus circonstanciés. Vous ne vous faites pas une idée du point auquel votre récit m'intéresse.

Mais déjà d'Artagnan, emporté par l'émotion que lui causaient ses souvenirs, continuait:

— Ma pauvre mère! je la vois encore sur le point de rendre le dernier soupir dans le modeste logement qu'elle habitait près de Saint-Sulpice...

» J'étais alors en vacances, ayant fini mes études dans l'Ecole militaire, où mes aptitudes m'avaient valu d'être gardé à titre gratuit après l'interruption forcée de ma pension.

» A l'heure où elle sentait qu'elle allait me quitter pour toujours, madame d'Artagnan, inquiète de mon avenir, eut avec moi un long entretien.

» Elle voulait savoir si j'avais bien profité des leçons reçues à l'Ecole, et ce fut pour elle un grand soulagement que la certitude de voir en moi un bon cavalier et un tireur d'épée d'une certaine force.

» — Tu seras digne de tes aïeux, me dit-elle en m'embrassant. Tu auras les qualités de d'Artagnan, le capitaine des mousquetaires, et celles de ses trois fameux amis dont tu as reçu les prénoms lors de ton baptême, car ton père a voulu qu'ils fussent tes parrains, deux cents ans après leur mort. Avec le courage et le goût des aventures de d'Artagnan, ton ancêtre, tu posséderas la loyauté d'Athos, la force de Porthos, la finesse et le charme d'Aramis.

» La sainte femme me voyait avec les yeux d'une mère.

» Je puis dire cependant, sans excès de forfanterie, qu'elle ne s'abusait pas trop.

» Ainsi que tous ceux de ma race, je n'ai jamais reculé devant un danger et j'ai horreur du mensonge et de la félonie comme mon parrain Athos, le noble comte de la Fère. Sans être un colosse comme le baron Porthos du Vallon, je suis doué d'une vigueur musculaire exceptionnelle, et le malin Aramis, chevalier d'Herblay, conviendrait probablement, s'il pouvait me connaître, que je ne suis point tout à fait une bête.

— Diable de Gascon! murmura Bonaparte avec un sourire dans lequel se lisait une approbation sans réserve.

D'Artagnan, pétri d'amour-propre, était sensible à l'éloge.

Il ne prêta cependant aucune attention à celui que lui adressait le Premier Consul sous une forme singulière.

C'est que, à ce moment, il était tout entier au souvenir de sa mère.

Il la revoyait et, les yeux à demi fermés, répétait les mots qu'elle avait prononcés, mourante:

« — Tu as deux devoirs à remplir sur la terre, me dit-elle. Ton devoir de Français et ton devoir de fils. Tu sacrifieras le second au premier et tout le resta au second. Je m'explique. Si la Patrie a besoin de toi, donne-lui ta vie, donne-lui ton sang. Mais, si la paix règne, ne songe qu'à remplir la mission qui t'est dévolue par la fatalité. La mort de ton père n'a pas été vengée. Il faut qu'elle le soit.

— Elle le sera, j'en fais le serment, dis-je, mais encore faut-il que je connaisse, dans tous ses détails, le crime qui lui a coûté la vie. Ces détails, tu m'as promis, chère mère, de me les faire connaître quand j'aurai l'âge d'homme. Je suis prêt à les écouter.


 

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