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Trois jours en juin

Vittorio Frigerio

26 pages
Classiques Garnier - 2021 - Canada
Nouvelle

Intérêt: *

 

 

Note: ce texte est classé à la fois dans la catégorie "Autres œuvres" et dans celle "Dumas, héros de roman". Sa fiche peut donc apparaître deux fois dans les listes de recherche.

Cette nouvelle présente la caractéristique unique à ce jour d’être inspirée par Mes Mémoires, le colossal recueil de souvenirs écrit par Dumas. Il fait donc apparaître l’écrivain en chair et en os dans le récit. Le texte a été publié dans le n°47 des Cahiers Alexandre Dumas intitulé Dumas pour tous, tous pour Dumas ! Il est dû à la plume de Vittorio Frigerio, professeur de littérature française à la Dalhousie University d’Halifax, au Canada, et éminent spécialiste de Dumas. Frigerio est l’auteur entre autres de Les fils de Monte-Cristo, Idéologie du héros de roman populaire.

Trois jours en juin raconte les journées suivant le décès du général Lamarque, intervenu le 1er juin 1832. Grande figure du mouvement républicain, celui-ci était adulé par les Parisiens. Ses obsèques furent donc l’occasion d’une manifestation monstre contre le roi Louis-Philippe et en faveur de la république, manifestation qui dégénéra en émeute et début de révolution. Et comme si l’ambiance n’était pas assez lourde comme cela, ces événements se déroulèrent sur fond d’une épidémie de choléra faisant des ravages dans la population.

Le récit suit donc Alexandre Dumas. A la veille des obsèques, il court dans tout Paris, d’une part parce que, proche de Lamarque, il participe à l’organisation des cérémonies et d’autre part parce qu’il multiplie les conciliabules avec les groupes républicains pour décider s’il faut ou non déclencher une révolution. On assiste ainsi à des conversations de l’écrivain avec ses amis Bixio ou Etienne Arago qui analysent longuement la situation. Simultanément, le pouvoir royal prépare la répression.

L’auteur décrit ensuite le cortège funèbre qui dégénère en violences. Une charge de dragons suscite un chaos total, des barricades se dressent, etc. La résistance de la dernière barricade face à l’assaut des militaires est ensuite racontée. La nouvelle se termine sur la fameuse lettre de Charles Nodier écrivant à Dumas pour lui dire qu’il a appris sa mort en lisant le journal mais qu’il espère bien que cela ne l’empêchera pas de venir dîner avec lui.

 

Tous ces événements sont relatés de façon très détaillée par Dumas dans Mes Mémoires, essentiellement dans le chapitre CCXXXIII pour l’épidémie de choléra et dans le chapitre CCXLII pour les obsèques du général Lamarque. Frigerio imagine bien sûr certaines des actions de Dumas, ses dialogues avec ses amis. Parmi les scènes intéressantes, on peut relever la conversation entre plusieurs passants persuadés que le choléra est répandu délibérément par le gouvernement parce qu’il frappe surtout les petites gens : preuve que les théories du complot n’ont rien de nouveau… (voir extrait ci-dessous).

Cette transposition des Mémoires laisse peu de place à l’imagination. Notons un clin d’œil : quand un mystérieux personnage efflanqué brandit un drapeau révolutionnaire, un coup de soleil sur son maigre cheval le fait ressembler à d’Artagnan. Frigerio suggère par ailleurs, sans le dire explicitement, que Dumas se bat sur la dernière barricade, au lieu d’être au fond de son lit, touché par le choléra.

Le récit est extrêmement bien écrit et minutieux dans sa reconstitution de l’époque, mais on peut lui trouver un défaut : faire aussi peu de place à la fiction.

 

Extrait

Dumas ne répondit pas mais serra encore plus fort les mains de son ami et partit ensuite en coup de vent, descendant les escaliers quatre à quatre. La rue était en proie à l'agitation habituelle du début de la journée, mais on aurait dit que les passants cherchaient à se retrouver, à s'unir en petits groupes, en attroupements de quelques personnes, comme pour profiter de ce sentiment de sécurité, fallacieux mais si recherché, qu'offre parfois le nombre dans les moments de tension. Dumas marchait rapidement zigzaguant entre les crottins encore fumants des chevaux des dragons, et tendant l'oreille aux discours, parfois fort retentissants, que des rhéteurs d'occasion, le visage enflammé et le geste large, ne se gênaient pas pour tenir au milieu des petites assemblées spontanées qui se créaient presque au coin de chaque rue. La politique et l'épidémie étaient les sujets qui circulaient sur toutes les bouches, parfois si étroitement conjoints qu'on était excusé de ne pas savoir où s'arrêtait l'un et où commençait l'autre.

— Je vous dis que c'est évident, affirmait péremptoirement un homme entre trente-huit et quarante ans, à la face large et rubiconde et aux bras musclés qu'une chemise aux manches retroussées jusqu'aux épaules mettait en évidence, et qu'un tablier maculé de sang indiquait clairement comme un boucher. Cela crève les yeux, il suffit de réfléchir un moment ! Depuis bientôt trois mois que cette saloperie circule en ville, qui a été le plus clairement affecté ? Je vais vous le dire, moi : les gens du peuple ! Les journaliers, les chiffonniers, les maçons, les ramoneurs !

— C'est bien vrai, renchérit un homme sec aux rares cheveux blancs, ramenés en une courte queue de cheval sur la nuque, à qui une redingote quelque peu élimée, brillante aux coudes, tentait de prêter une espèce de distinction. Tous ceux-là et les portiers aussi !

— Sans parler des cordonniers, ajouta son voisin, dont le tablier de cuir et le tranchet qu'il serrait en main trahissaient la profession. Et même les tailleurs !

— Eh bien, moi, reprit le boucher tout tremblant d'émotion à peine contenue, je vous dis que ce n'est pas un hasard ! Sait-on seulement ce qu'elle est, cette maudite maladie ? Comment elle est parvenue jusqu'ici ? Pourquoi elle frappe ceux qu'elle frappe ? On veut réduire le peuple, voilà ce qu'on veut faire ! Nous sommes trop nombreux. On nous le répète à l'envi. Il faut donc qu'on le soit moins. Et pour cela on nous empoisonne, on nous assassine ! Bon débarras ! Et ce sont les bourgeois, les aristos, qui trouvent encore à gagner dans l'affaire ! C'est le gouvernement qui est derrière tout ça!

— Il suffit de regarder où il frappe, ce choléra-morbus, enchaînait un autre un peu plus loin, en dessinant de ses mains noires de suie des cartes imaginaires devant les têtes dodelinantes de ses interlocuteurs. Pensez-y un peu : sur la rive gauche de la Seine le quartier Saint-Jacques et celui du Jardin du Roi ; sur la rive droite, l’ïle de la Cité et celle de Saint-Louis, Arcis, et surtout Quinze-Vingts. Qu'est-ce qu'ils ont en commun, tous ces quartiers-là ?

— Ils ont en commun la même chose que les faubourgs, que les Invalides ou Saint-Thomas d'Aquin !, agréa une grosse marchande des quatre saisons derrière sa voiture à bras. Vous n'y trouverez pas de richards ! Voilà ce qu'ils ont en commun !

— Le problème, reprit un petit vieux, c'est que le peuple, il n'a personne pour le défendre. C'est ce qu'il faudrait. Et maintenant, même le général Lamarque, lui qui nous aimait bien, nous a quittés...

— M'étonnerait pas qu'on l'ait intoxiqué aussi, celui-là, qu'on lui ait refilé le germe exprès pour lui faire dégager le plancher; il leur rappelait trop le petit caporal, à cette bande de ci-devants qui connaissent mieux l'Allemagne que leur pays !, siffla quelqu'un d'autre.

— Mais il n'a besoin de personne pour parler à sa place, le peuple — corrigea un jeune homme à la carrure bien découplée. Ni pour agir quand il le faut. Sa patience est grande, mais il ne faut pas le pousser à bout. On va voir ce qu'on va voir, mais je vous parie que les bourgeois, ils vont avoir des surprises, tout bientôt, et pas des bonnes !...

Une ville en effervescence, il faut pouvoir la parcourir à pied. Et c'est cela que fit Dumas, attentif à tout, les yeux et les oreilles grands ouverts, en même temps curieux et discret, pressé mais sachant ralentir le pas quand il le fallait, en s'occupant systématiquement des visites et des tâches qu'il s'était fixées pour cette veille d'un événement qu'on savait, qu'on sentait de plus en plus, devoir laisser sa marque sur le siècle.

 

 

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