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Vrai secret d’Etat

Pierre Nord

254 pages
Arthème Fayard - 1959 - France
Roman

Intérêt: **

 

Ce roman d’espionnage de Pierre Nord, professionnel du genre à l’abondante production, se passe en 1942, dans la France de Vichy. Le héros, le jeune Pierre Lapointe, lieutenant de l’armée française, s’évade d’un camp de prisonniers en Allemagne. De retour en France, il rejoint la zone non occupée et intègre l’organisation secrète de l’Armée de l’Armistice, qui travaille à préparer la reprise des hostilités contre les Allemands. Coulée à l’intérieur de l’administration de Vichy, l’organisation est en contact permanent avec Londres, puisque la réapparition au grand jour de cette armée française fantôme ne pourra se faire, bien entendu, que pour appuyer les forces alliées le jour où elles débarqueront.

L’armée secrète met donc au point des systèmes complexes de communication et de codes dont les Allemands – ou plutôt les policiers français passés à leur service – cherchent à s’emparer.

Il faut attendre un bon quart du livre pour voir apparaître le parallèle avec Les Trois Mousquetaires, qui deviendra dès lors de plus en plus présent.

Arrivé à Clermont-Ferrand, Pierre Lapointe est affecté dans une équipe comprenant trois agents de l’armée secrète: le chef, le vicomte de Grâce de Vaulxailles, grand seigneur et militaire jusqu’au bout des ongles (Athos); Kercuff (c’est un pseudo), soldat qui attend la fin de la guerre pour se faire moine (Aramis); Fanion, sympathique géant bon vivant (Porthos).

Lapointe est accueilli fraîchement par les trois hommes, qui se méfient de lui. Et il faut une situation critique, où, alors que les services pro-allemands les serrent de près, le jeune homme prend l’initiative et tire d’affaires ses camarades (réminiscence directe de l’intervention de d’Artagnan contre les gardes du cardinal) pour qu’il soit adopté et que se constitue la bande des «quatre mousquetaires».

L’intrigue principale se met alors en place. Les quatre hommes participent activement à une opération complexe de transfert à Londres des codes permettant de coordonner les opérations militaires à venir. Deux femmes y jouent un rôle prépondérant, et Pierre oscille sans cesse entre l’une et l’autre.

Il y a Constance, dite Angèle, femme d’action à la beauté fulgurante, pour qui il éprouve une passion physique. Et Mireillle, plus posée, envers qui il développe un amour plus durable.

D’anicroches en catastrophes, il apparaît vite que les Allemands sont bien informés de l’opération en cours. Il y a un traître – ou plutôt une: Constance se révèle être (avec une certaine perfidie de la part de l’auteur) – Milady. Et Mireille, bien sûr, une vraie Constance Bonacieux…

Au fil du livre, nombre de scènes apparaissent transposées directement des Mousquetaires. Quand Pierre fait connaissance de ses trois futurs compères, il voit par la fenêtre l’agent collaborateur à qui il a déjà eu affaire, et veut se jeter à sa poursuite. Quand les quatre amis se débarrassent d’hommes de main à la solde de la police de Vichy, cela vaut une scène très réussie où Pétain-Louis XIII se réjouit de la déconvenue infligée à Laval-Richelieu et à sa police. Le départ des quatre hommes pour une mission ultra secrète à Londres évoque l’épisode des ferrets de diamants. Et quand l’entrée des Allemands en zone libre amène les soldats de l’ombre à se disperser, Pierre entreprend d’aller les rechercher un à un, tout comme d’Artagnan dans Vingt ans après. La scène de jugement de Constance-Angèle est démarquée du jugement de Milady (voir extrait ci-dessous), etc…

Malgré tout ces éléments communs, Vrai secret d’Etat n’est en rien un plagiat des Trois Mousquetaires. L’intrigue n’a aucun rapport. Des divergences importantes apparaissent : la «vraie» Constance, Mireille, ne meurt pas ; «Milady» a bien été mariée à l’un des mousquetaires, mais à Kercuff-Aramis, pas à Grâce-Athos. Pierre Nord rend en fait hommage au livre de Dumas en multipliant les clins d’œil et en «recombinant» à sa façon les éléments caractéristiques des Mousquetaires. Le tout de façon assez subtile, d’ailleurs: un lecteur n’ayant pas le livre de Dumas présent à l’esprit pourrait fort bien passer à côté.

Le roman est bien mené, sans être un chef d’œuvre. Il est loin de valoir l’extraordinaire duo de romans que sont Furioso et Fracasso, qui mettent aussi en scène quatre mousquetaires pendant l’occupation, basés, eux, à Londres. La principale caractéristique de Vrai secret d’Etat est d’être imprégné d’un militarisme extraordinairement désuet – fondamentalement, le livre est un hommage vibrant rendu à l’armée française des années 40!


Extrait de la troisième partie, chapitre 5

Les deux intrus sortis:

— On n'est pas secondé, marmonna Braconnier. Je ne dis pas ça pour vous. Bien. Alors, question, qu'est-ce que vous pensez que l'on devrait faire d'Angèle?

Pierre poussa un soupir de soulagement:

— Ah! Vous l'avez donc encore sous la main, mon colonel! Dieu soit loué! Je craignais...

— Lapointe, quand nous nous sommes quittés à Royat, je vous ai promis de m'occuper d'elle. Il se trouve que je l'ai casée dans un endroit où elle ne peut faire aucun mal, communiquer avec personne, mettre quiconque dans le pétrin. Mais je vous ai posé une question précise. Que croyez-vous que nous devrions faire d'elle?

Il y eut un silence, que Pierre finit par rompre:

— Si je comprends bien, c'est un Conseil de Guerre, et traditionnellement c'est le plus jeune des juges qui opine le premier. Mais...

Il frissonna.

— …mais dans le cas particulier, je me sens incapable de le faire sans haine, ni rancune. Je me désiste.

— J'ai une idée, dit Fanion. On devrait l'échanger contre Mireille, donnant, donnant, car...

Prévenant le colonel, qui allait intervenir:

— ...car on y gagne, poursuivit l'aviateur. Et si vous pensez, qu'il est dangereux de laisser cette sorcière en circulation, je me charge de la rayer des contrôles. Ce sera fait dans les huit jours qui suivront le retour de la petite Mireille. Sans compromettre personne. J'ai des copains spécialistes.

— N'étant qu'un homme ordinaire, dit le colonel Braconnier, j'y avais pensé, et j'avoue que je n'avais pas repoussé cette solution pour des raisons purement morales. Mais il se trouve que c'est matériellement impossible...

— Impossible n'est pas marseillais, mon colonel.

— Si. Je vous expliquerai plus tard. Ne perdons pas de temps, dit Braconnier.

— Est-ce que, vraiment, mon colonel, l'échange est définitivement exclu? questionna Grâce avec beaucoup de gravité.

— Définitivement.

— Alors, dit Grâce, il faut juger régulièrement cette personne, et bien entendu la condamner et l'exécuter tout aussi régulièrement.

— Nous ne sommes pas en situation de nous embarrasser de questions de forme, protesta Fanion.

— Si, justement, dit Grâce. Cette guerre est vraiment trop sale pour que, nous aussi, nous la fassions salement. Il faut la juger.

— J'y vois un inconvénient, dit Kercuff.

— Ah! s'exclama le colonel Braconnier.

Il avait presque crié. Son visage s'était éclairé. Les quatre autres le remarquèrent, mais personne ne comprit pourquoi.

— Quel inconvénient? demanda-t-il.

— Un inconvénient, et surtout un danger, répondit Kercuff, très calmement. L'inconvénient est que l'on ne pourrait juger Angèle légalement qu'en Afrique du Nord, et il faudrait y sacrifier une place d'avion ou de sous-marin; elles sont trop précieuses, ces places; il y en a si peu que l'on vient de décider que jusqu'au grade de colonel plein inclus, les partants doivent passer les Pyrénées à pied et risquer la prison espagnole. Le danger est que je suis — moi qui connais Angèle mieux que vous — je suis absolument persuadé que si on lui laisse un répit, elle s'en tirera. Elle séduira, pervertira, corrompra, retournera, pourrira ses geôliers ou ses juges. Elle s'évadera et recommencera de nuire. J'en suis sûr.

— Alors? fit Braconnier.

— Alors, dit fermement Kercuff, il faut la supprimer. Il m'est très pénible de le dire, car certaines raisons abstraites m'interdisent en principe de vouloir la mort de quelqu'un. Pourtant, je veux la mort de cette femme-là. C'est la mienne. Malgré tout, je suis absolument sûr de n'obéir à aucun des mobiles personnels qu'évoquait Lapointe, tout à l'heure. Simplement, et sans casuistique, je pense que c'est une situation de légitime défense. S'il y a pour moi cas de conscience, il est ailleurs. Quelle étrange et affreuse histoire!

Il réfléchit pendant quelques secondes.

— J'ai résolu mon cas de conscience, reprit-il. Bien ou mal, je ne le saurai que plus tard, et peut-être trop tard. Voici. Poussant les autres à tuer, et «pousser les autres» me semblant le plus grave, je veux prendre à mon compte l'exécution.


 

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