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Les Trois Médecins

Martin Winckler

524 pages
P.O.L - 2004 - France
Roman

Intérêt: ***

 

Réécrire Les Trois Mousquetaires sous forme de l’histoire d’étudiants en médecine dans un faculté de la province française dans la France des années 1970, voilà une idée qui peut sembler quelque peu baroque. Et pourtant, c’est un plein succès.

Rien de plus difficile à résumer qu’un tel livre. Son sujet fondamental est une description critique – oh combien! – des études de médecine et des moeurs du monde médical. Une évocation qui passe par une technique d’écriture éclatée. Les 500 pages du roman sont découpées en plus de 120 textes brefs donnant des bribes de récit du point de vue de nombreux personnages, multipliant les anecdotes et comprenant même des extraits de textes de référence, articles de journaux, etc…Pour compliquer le tout, certains récits sont contemporains de l’action, dans les années 70, tandis que d’autres expriment les souvenirs des personnages qui se retrouvent trente ans plus tard.

L’ensemble n’en est pas moins tout à fait maîtrisé et le roman est parfaitement compréhensible de bout en bout. Mais on est loin, on le voit, d’une histoire linéaire.

Au milieu de cette mosaïque qui pourrait tenir du récit journalistique et du pamphlet, la trame romanesque est fournie par celle des Trois Mousquetaires. On suit donc l’arrivée à la faculté de médecine de la ville imaginaire de Tourmens du jeune Bruno Sachs (d’Artagnan), héros par ailleurs du roman le plus connu de l’auteur, La maladie de Sachs. Nous sommes en 1974, la période post 1968 marquée par l’extrême politisation d’une partie des étudiants, la montée du féminisme, le combat pour l’avortement qui est encore interdit.

La faculté de médecine est un bastion de traditionalisme. Le doyen Fiessinger (Louis XIII) est un brave homme mais, plutôt passif, il s’en remet à son vice-doyen Le Riche (Richelieu), qui est l’incarnation du mandarin: chirurgien brutal, homme de pouvoir avant tout, adversaire farouche de toute modernisation de la médecine…

Le Riche est assisté par deux chefs de clinique ambitieux et dévoués: Max Budd (Rochefort) et surtout Mathilde Hoffmann (Milady), totalement dénuée de scrupules.

Face à eux, le camp «progressiste» comprend la femme du doyen, Sonia Fiessinger (Anne d’Autriche) qui, avec son amant le britannique Buckley (Buckingham), combat pour la légalisation de l’IVG et la réforme de l’enseignement médical. Ils sont aidés par le professeur Vargas (M. de Tréville) et Charlotte Pryce (Constance Bonacieux), assistante de Sonia.

A son arrivée, Bruno se lie très vite avec trois étudiants, Christophe Gray (Athos), Basile Bloom (Porthos) et André Solal (Aramis). Ralliés au camp de Sonia et Buckley, ils luttent avec eux pour faire évoluer une conception de la médecine qui s’intéresse plus au pouvoir du médecin qu’à la personnalité du malade.

Ils viennent en aide à Sonia, que Le Riche cherche à discréditer en faisant éclater au grand jour sa liaison avec le professeur Buckley – ce qui vaut une croquignolesque expédition à Londres où Bruno, seul des quatre, parvient…

Outre le respect de la personnalité des principaux personnages des Trois Mousquetaires, le roman en transpose ainsi les épisodes clé. On voit le jeune Bruno arriver à l’université dans son antédiluvienne voiture jaune (voir extrait ci-dessous), se quereller avec ses trois futurs amis avant de se joindre à eux dans un homérique tournoi de baby-foot contre une bande d’étudiants réactionnaires. On suit l’histoire d’amour fou qui l’unit à Charlotte qui, pour lui, quitte son ivrogne de mari. On voit comment Bruno s’introduit par ruse dans le lit de Mathilde Hoffmann et découvre à cette occasion qu’elle porte une curieuse marque sur l’épaule… On assiste à la         vengeance terrible de cette dernière, dont Charlotte est la victime. Et l’on se réjouit presque de voir le bourreau de Béthune se réincarner lui aussi et châtier l’inhumaine chef de clinique – devenue entre temps ponte de l’industrie pharmaceutique.

Si le remake des Mousquetaires est donc des plus réussis, encore ne faudrait-il pas oublier l’essentiel: la description terrifiante d’études en médecine où la compétition est acharnée et où tous les coups sont permis; l’évocation d’un certain état d’esprit médical où seuls comptent le pouvoir du praticien et où le patient n’est guère reconnu comme une personne qui souffre; l’évocation, à l’inverse, du dévouement de soignants «humains», appuyée sur de nombreuses anecdotes visiblement vécues.

Ajoutons enfin que l’association du livre à thèse sur la médecine et du remake des Trois Mousquetaires n’est pas gratuite. D’une part, la trame romanesque de Dumas fournit au livre une ossature qui l’empêche de tourner au simple pamphlet. Et d’autre part, Winckler dit ainsi on ne peut plus clairement que dans le monde médical contemporain, les mœurs sont aussi violentes que dans les cercles du pouvoir de la France du XVIIème siècle…

Voir les explications données par Martin Winckler sur sa démarche dans une interview sur notre site, ainsi que sur sur son site Internet.

 

Extrait de Anatomie, Fils à papa

Sous un beau soleil de fin d'été, deux hommes conversent près de la barrière mobile qui bloque 1'entree du parking de la faculté de médecine. Le premier est le gardien des lieux. Le second est un homme de trente à trente-cinq ans, aux yeux noirs et perçants, au teint pâle, à la moustache noire parfaitement taillée, portant casquette et gants de golfeur. C'est lui qui parle. L'autre écoute sans un mot et hoche régulièrement la tête avec déférence. Soudain, tous deux se tournent vers la rue. Un véhicule vient de s'engager sur la chaussée et fait mine de vouloir entrer. Arrivé à la hauteur des deux hommes, le chauffeur, un jeune homme brun au visage portant des cicatrices d'acné, baisse sa vitre et demande à entrer. L’homme aux yeux noirs ne bouge pas. Le gardien se rapproche de la voiture et demande au jeune homme de rebrousser chemin : le parking est réservé aux enseignants, et, visiblement, ni la voiture ni son chauffeur n'y seraient à leur place. Le conducteur fait un grand sourire, hausse les épaules, enclenche sa marche arrière et se retourne pour reculer, mais il freine aussitôt: derrière lui, un autre véhicule bloque le passage.

C'est une décapotable de fabrication allemande, toute de cuir et de chromes. La capote relevée et le pare-brise fumé empêchent de voir qui la conduit, mais voici que la vitre s'abaisse côté volant et qu'un bras fin en sort et fait signe.

L homme aux yeux noirs s'éloigne de la barrière et s'avance d'un pas décidé vers la voiture allemande. En passant devant le jeune homme, il lui lance un commentaire méprisant.

Le jeune homme s'ébroue. A-t-il bien entendu? Sa bonne vieille cocotte, un... Non! I1 n'a pas pu dire ça! Et pourtant... II doit en avoir le coeur net. Il coupe le contact et, dans un grand fracas (car la portière grince), il s'extirpe de son véhicule.

*

Prenons, si vous le voulez bien, le temps de le décrire: il est mince et grand, grand à ne savoir quoi faire de sa hauteur - imaginez Don Quichotte à vingt ans; il ne lui manque que la barbe et s'il ne porte pas le plat du même nom sur la tête, il arbore sur ses cheveux longs attachés derrière la nuque un bonnet bleu qui le fait ressembler à un marin. Vous 1'avez deviné: c'est le héros de notre histoire. S'il a été vexé par le commentaire de 1'homme qui lui tourne le dos, ce n'est pas par fierté pour la Renault antédiluvienne dont il vient de s'extraire, mais parce que son père lui-même lui en a donne les clés le jour où il est parti pour Tourmens.

«C'est une bonne bagnole, avait dit a son fils le vieux médecin assis derrière son bureau. Elle ne m'a jamais laissé tomber. Elle te rendra service, à toi aussi. Soigne-la bien. Si elle te claque entre les mains, elle finira à la casse, mais ne la vends jamais. Ca ne serait pas élégant. Elégance, loyauté, amitié. Si tout au long de tes études tu leur restes fidèle, si tu te bats pour elles, elles te le rendront au centuple».

(…)

Sur ces mots ponctués d'un de ces sourires d'autodérision qui lui étaient tout personnels, Abraham Sachs avait tiré un stéthoscope du tiroir de son bureau, puis il s'était levé. D'un geste un peu théâtral, il avait placé 1'instrument symbolique autour du cou de son fils, puis, retirant de sa bouche la cigarette éteinte qui s'y trouvait en permanence, il avait placé une main sur la nuque du garçon pour 1'attirer vers lui et poser un baiser sur sa joue.

(…)

Bruno ne partait pas à 1'autre bout du monde - il ne faisait qu'aller s'installer de 1'autre côté de la ville, dans une chambre d'étudiant qu'il avait louée près de la faculté. Mais sa mère, qui ne comprenait pas bien son désir d'indépendance, 1'avait mal pris, et son père, qui ne voulait pas que Bruno se déplace à vélo en ville, avait absolument insisté pour qu'il utilise sa vieille caisse.

Car c'était une vieille caisse. Abraham Sachs 1'avait achetée en catastrophe douze ans plus tôt, le jour où, débarquant sans le sou avec sa femme et son fils de leur Algérie natale, on lui avait miraculeusement et simultanément proposé un cabinet de médecine générale et un demi-poste à prendre immédiatement dans 1'hôpital - alors de troisième catégorie - situé dans la zone nord de Tourmens. Trop content de trouver un concessionnaire prêt à lui vendre un véhicule et à le lui laisser emporter sur-le-champ, il n'avait choisi ni la marque, ni le type, ni la couleur jaune canari. De cette couleur peu ordinaire, on riait beaucoup, dans les rues de Tourmens-Nord, au début des années soixante. II s'agissait cependant de la voiture d'un docteur, comme ce docteur était aussi un accoucheur chevronné qui n'hésitait point à mettre les enfants au monde dans les immeubles les plus déshérités, les rires avaient bientôt fait place à des saluts respectueux.

*

Mais en cette année soixante-quatorze, Bruno, nous 1'avons dit, a tout d'un jeune Don Quichotte. Et de même que le héros de Cervantès prenait les moulins à vent pour des géants et les moutons pour des armées, Bruno prend chaque sourire pour une insulte et chaque regard pour une provocation. Un poing serré, 1'autre main posée sur la portière, il hésite. Non pas à claquer celle-ci bruyamment (il n'y pense même pas car elle est voilée depuis longtemps), mais à aller aborder le désobligeant qui vient de 1'insulter et se penche à présent vers la vitre abaissée de la voiture allemande. Le jeune homme fait un pas en avant. Derrière le volant gainé de cuir il aperçoit une femme; ses yeux sont cachés par des lunettes noires et ses cheveux par un foulard à fleurs, mais Bruno lui donne vingt-cinq ou vingt-huit ans et la devine très belle. Ses lèvres rouges frémissent à peine lorsqu'elle répond à son interlocuteur.

Agacé de voir semblable individu s'adresser à pareille créature, Bruno s'avance et lance au moustachu:

- Qu'est-ce que vous avez dit de ma voiture?

L'homme ne tourne même pas la tête.

- Je ne vous ai pas parlé, jeune homme.

- Si, vous m'avez parlé, insiste Bruno. Et pour m'insulter, en plus!

- Rouler dans un tas de ferraille pareil est déjà, en soi, une insulte, répond 1'autre narquois. Tes parents savent que tu circules dans une épave? Oui, j'imagine! Avec une couleur pareille, difficile de passer inaperçu. Tu es sûrement la fierté de ta famille.

Est-ce le tutoiement ou le sarcasme à 1'égard de ses parents? Bruno sent 1a colère monter en lui mais, au moment où son poing va partir, il sent une main se poser sur son épaule.

- Il faudrait déplacer votre véhicule, vous gênez le passage.

Le gardien se dresse derrière lui.


 

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