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Le fils d’Antony

Alexis Bouvier

542 pages
Jules Rouff éditeur - 1881 - France
Roman

Intérêt: **

 

 

 

Ecrire un roman de plus de 500 pages en imaginant une suite à une petite pièce de théâtre dont l’immense succès reposait essentiellement sur la réplique finale – qui mettait un terme définitif à l’action – c’est l’ «exploit» entrepris par l’auteur de feuilletons Alexis Bouvier.

Antony est l’une des pièces de théâtre de Dumas qui connurent le plus de succès. Chef d’œuvre du théâtre romantique, elle raconte les amours scandaleuses d’Antony, un homme en marge de la bonne société parce que bâtard, et d’une femme mariée, Adèle d’Hervey. A la fin de la pièce, les deux amants sont sur le point d’être surpris par le mari: cela signifierait le déshonneur pour Adèle et pour sa fille. Antony trouve la solution pour tout arranger. Il poignarde Adèle et jette au colonel d’Hervey qui fait irruption l’une des plus célèbres répliques du théâtre romantique: «elle me résistait, je l’ai assassinée » (voir une fiche sur Antony dans le Dictionnaire des œuvres du site Alexandre Dumas, deux siècles de littérature vivante). Le prodigieux succès de cette pièce lui valut d’ailleurs des parodies écrites juste après sa sortie, comme Batardi.

Mais il faut croire qu’Antony était encore fort célèbre 50 ans plus tard, pour qu’un écrivain entreprenne de lui donner une suite. Pour imaginer un prolongement à Antony, il fallait évidemment faire preuve de créativité. Le début du roman (qui enchaîne exactement sur la fin de la pièce) révèle donc qu’Adèle n’a en fait pas été tuée par Antony. Bien maladroit, celui-ci ne l’a que blessée, et même pas grièvement.

Deuxième révélation, qui apparaît dès que l’on soigne Adèle: elle est enceinte du dit Antony… Dès lors, se développe un prodigieux mélo. La première partie couvre les mois séparant le crime raté de la naissance du bébé. Femme adultère, amant, mari, amis et ennemis des uns et des autres s’agitent en tous sens, avec comme préoccupation essentielle de sauver l’honneur…

Adèle et Antony élaborent un schéma: Adèle cachera sa grossesse à son mari militaire qui n’est jamais là et abandonnera le bébé qui sera recueilli puis élevé par Antony. Les amants ne se reverront pas mais leur amour vivra par l’intermédiaire de leur enfant.

Mais le colonel d’Hervey a tout appris. Il monte une machination: des hommes de loi à sa solde épient Adèle. Dès la naissance, ils interviennent pour faire reconnaître l’enfant – un fils, Philippe – par le colonel. L’enfant est donc légitime aux yeux de tous. Simultanément, il interdit à Adèle d’avoir jamais le moindre contact avec Antony, faute de quoi tout sera révélé: elle et son fils seraient déshonorés. Enfin, il va se faire tuer délibérément en Algérie – toujours pour l’honneur de son nom.

Des années plus tard, quand Philippe est jeune homme, la situation est la suivante: Philippe ne soupçonne pas qu’il n’est pas le fils du colonel d’Hervey, qu’il n’a jamais connu; Adèle et Antony ne se sont jamais revus; Antony a vécu de longues années à l’étranger, d’où il revient sous le nom de comte de Sancy avec une charmante nièce, Rachel.

Philippe et Rachel tombent bien sûr amoureux. Quand il atteint 25 ans, Philippe se voit remettre par un notaire une lettre du baron d’Hervey qui lui raconte que sa mère Adèle a été agressée jadis par Antony et le charge de la venger. Philippe provoque Antony en duel (ne sachant pas qu’il s’agit de son vrai père).

La perspective de ce duel plonge tout ce petit monde dans la plus vive agitation. Adèle est horrifiée à l’idée de voir son fils et le père de celui-ci s’entretuer. Philippe trouve tout à fait normal d’accomplir ce devoir de vengeance et ne comprend pas pourquoi sa mère s’en émeut tant. Antony oscille entre l’ennui et l’envie de se venger sur ce sale gamin de toutes les avanies qu’il a subies et de sa vie ratée.

Adèle va supplier Antony d’épargner son fils. Antony décide qu’il se laissera tuer par son rejeton. Philippe apprend la vérité sur sa filiation, va demander pardon à son père. Tout le monde se réconcilie, Philippe épouse Rachel, Antony épouse Adèle…

 

Cet invraisemblable mélo est une vraie curiosité. Exploitant jusqu’à la corde la situation créée par Dumas dans Antony, l’auteur produit une sorte de roman mondain ou pendant 500 pages les personnages ne cessent de se demander comment sauver leur honneur face à la bonne société. Les mœurs du «monde» de l’époque semblent aujourd’hui totalement exotiques, au point de ne plus être compréhensibles. Les hommes, par exemple, s’affichent sans complexe avec des maîtresses et des courtisanes, mais l’idée même d’un enfant illégitime est insupportable…

Le roman se lit malgré tout fort bien. Ses nombreuses pages ne sont pas denses et sont bien écrites. A défaut de vrai suspense, le lecteur d’aujourd’hui finit pas se demander comment les personnages vont se dépêtrer de leurs dilemmes moraux et mondains. Reste que l’auteur n’a guère fait preuve de créativité: toute la dernière partie sur Adèle cherchant à empêcher son fils de se battre contre son ancien amour est directement démarquée d’une autre œuvre de Dumas: Le comte de Monte-Cristo, avec les efforts déployés par Mercédès pour empêcher Monte-Cristo de tuer en duel son fils Albert.

 

Extrait de la 4ème partie Tu es à moi comme l’homme est au malheur, chapitre 2 Le calvaire d’une femme

— Adèle! exclama Antony!

En entendant la voix de celui qu'elle avait aimé, en entendant prononcer son nom, la baronne, presque défaillante, tomba à genoux, et, les mains jointes, elle supplia:

— Oui, c'est moi, c'est moi qui viens vous demander grâce pour Philippe, pour notre enfant; grâce! Antony, grâce!

Le comte de Sancy, stupéfait, restait comme atterré. C'est en vain qu'il aurait voulu cacher son émotion, il ne trouvait pas un mot à dire. Il avait été surpris; il ne savait que répondre.

Il se recula d'abord; puis, se dominant, il dit d'une voix tremblante:

— Relevez-vous, madame, relevez-vous, je vous prie.

Adèle cachait sa tête dans ses mains et pleurait.

Il y eut un silence d'une longue minute pendant laquelle Antony redevint maître de lui-même.

Alors, calme et froid, il s'avança vers Adèle, lui prit la main, l'obligeant à se relever, et lui disant:

— Madame, je vous en prie, relevez-vous, veuillez vous asseoir, je ne vous comprends pas, nous nous expliquerons en quelques mots. Vous me parlez de votre enfant, madame? Je n'ai pas de grâce à faire; provoqué par lui pour des raisons que j'ignore, j'ai dû accepter le combat auquel il m'obligeait, je ne puis rien pour l'éviter et je vous avoue franchement que je ne m'explique en rien votre démarche. Je ne l'ai pas provoqué, j'ai été insulté par lui, je n'ai pas demandé réparation de l'injure; c'est lui au contraire qui m'a envoyé des témoins pour me demander réparation des injures qu'il m'avait adressées. Je vais où il veut me conduire. Il veut se battre, je me battrai. En raison d'un passé dont je regrette d'être obligé de parler, je suis forcé de me mettre à sa discrétion. Je le fais. Il est impossible d'agir autrement. Que voulez-vous que je fasse, madame?

Adèle s'était assise tremblante; elle regardait le comte de Sancy, paraissant tout étourdie de ce qu'elle venait d'entendre. Elle était bouleversée par son attitude; préparée pour une scène violente dans laquelle Antony lui reprocherait amèrement le passé et son ingratitude et son oubli dédaigneux, elle était écrasée par son calme.

Elle ne savait que dire, et comme il lui redemanda de nouveau:

— Vous êtes juge, madame, de la conduite que je dois tenir, dites, que dois-je faire?

— Vous ne devez pas vous battre avec Philippe.

— Et, quelle raison trouvez-vous pour cela, madame? Insulté, provoqué par un homme, je me mets à sa disposition. Je ne puis faire autrement. Que venez-vous me demander? De le ménager? A quel titre? Est-ce que je le connais, moi, cet homme? Pour vous, parce qu'il est votre enfant? Est-ce qu'on va me ménager, moi? Coupable par votre volonté, pris, enfermé, prêt à être jugé, condamné, vous êtes-vous intéressée à moi? J'allais être traité comme un assassin. Avez-vous demandé grâce, vous? Je m'étais sacrifié pour vous, vous ai-je jamais retrouvée depuis? Vous m'avez oublié. Libre et heureuse, vous n'avez plus pensé à celui qui n'avait été malheureux que pour vous et par vous. Vous ne m'avez aimé que comme on aime le fruit défendu. Lorsque vous étiez libre, veuve, lorsque vous pouviez légitimer cet amour fait de sacrifices, vous avez tout oublié pour chercher sans doute des amours nouvelles.

— Oh! ne dites pas cela.

— La vérité est cruelle à entendre. Je n'ai pas de ménagements à avoir, vous n'en avez pas eu pour moi.

—  Vous m'accusez à tort, je me justifierai quand vous le voudrez, mais d'abord renoncez à ce duel.

— Jamais! Jamais! j'ai trop souffert, l'heure de me venger est venue, je n'ai pas de grâce à faire, puisque vous n'avez pas eu de pitié.

— Antony, vous m'accusez; j'ai indignement agi avec vous; pour me sauver vous n'hésitiez pas à vous sacrifier, Antony, sur mon enfant, je vous le jure, je voulais tout quitter pour vous rejoindre. Si je n'avais été surveillée, guettée, dirigée, je quittais tout, emmenant ma fille et je me sauvais avec vous, mais alors j'étais blessée, affaiblie, on m'a emmenée à Strasbourg. De ce jour je n’était plus maîtresse de moi..... Plus tard, mais alors j'ai été surprise, on est venu prendre mon enfant au nom de mon mari. Après, si je me suis cachée, si je refusais de vous revoir lorsque, veuve, j'étais libre, c'est que M. d'Hervey avait ordonné, si je vous revoyais jamais, de me prendre mon enfant... Il l'ordonnait, vous dis-je, dans une lettre qui devait être portée à un de ses proches parents, lequel devait, pour l'honneur du nom, faire un procès dans lequel on raconterait notre liaison.... C'était la honte, le déshonneur pour moi. Seule, je vous le jure, je l'aurais fait. Vous m'aimiez….., je vous aimais. Mais ce que je ne voulais pas, c'était que la honte de la mère fut le châtiment de l'enfant. Je ne voulais pas perdre l'avenir de mes enfants, et je me sacrifiais pour l'honneur de celui que vous voulez tuer.


 

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