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Les Habits Noirs

Paul Féval

570 pages
1863 - France
Roman

Intérêt: **




Célèbre auteur de romans populaires à grand succès comme Le Bossu ou Les Mystères de Londres, Paul Féval n’était pas – contrairement à son fils qui en fit plus tard son fonds de commerce – un spécialiste des suites d’œuvres célèbres. Ce qui ne l’a pas empêché, à l’occasion, de se livrer franchement au plagiat, comme c’est le cas dans Les Habits Noirs vis à vis du Comte de Monte-Cristo.

Premier volume d’une série de huit titres, Les Habits Noirs sont centrés sur les aventures d’André Maynotte. En 1825, celui-ci est un brave artisan armurier qui vit à Caen avec sa ravissante épouse Julie et leur bébé. Simple, honnête et travailleur, il nage dans l’aisance et le bonheur conjugal. Jusqu’à ce qu’un coup de foudre ne vienne détruire cette félicité : un riche banquier de la ville, M. Bancelle, est dévalisé. Les 400.000 francs qu’il gardait chez lui dans son coffre-fort à secret sont volés. Et tout accuse André : il a travaillé sur le coffre et le voleur a laissé dans l’espèce de piège à loup qui en défend la serrure un «brassard de fer» qui a protégé son bras et qui appartenait à Maynotte. Celui-ci est jeté en prison, tandis que Julie s’enfuit.

Au cours de sa captivité, André, qui ne comprend rien à ce qui lui arrive, est rejoint dans sa cellule par un autre prisonnier qui creusait un tunnel pour s’échapper et s’est trompé de direction… Celui-ci révèle à André le complot dont il a été victime: il existe une organisation criminelle secrète, dite des Habits Noirs. Sa spécialité est de toujours fournir un coupable pour les crimes qu’elle commet : un innocent qu’elle s’arrange pour compromettre, ou un ennemi dont elle veut se débarrasser. Ainsi, les enquêtes s’arrêtent tout de suite et son existence n’est jamais soupçonnée (voir extrait ci-dessous).

C’est donc ce qui est arrivé à André, choisi comme «coupable» à jeter en pâture aux autorités pour le vol de la caisse Bancelle. Sa culpabilité apparente a été méticuleusement organisée, et l’on apprendra plus tard qu’elle correspondait à une vengeance très directe. Le chef des Habits Noirs, le mystérieux colonel Bozzo, est de la même famille que Julie Maynotte et n’a pas accepté son mariage avec André.

Concrètement, le vol de Caen a été réalisé par Lecoq, autrement appelé Toulonnais-l’Amitié, l’un des chefs des Habits Noirs, avec l’aide à moitié consciente d’un pauvre hère, Jean-Baptiste Schwartz, qui lui a fourni un alibi.

André Maynotte s’évade et est donné pour mort. Après quelque temps, il revient clandestinement à Paris, à la recherche de Julie. Il entre dans une église et assiste impuissant au mariage de celle-ci avec Schwartz… Les Habits Noirs s’arrangent pour le faire de nouveau jeter en prison.

Une quinzaine d’années plus tard, Schwartz est devenu un richissime banquier. Il est toujours marié à Julie, qui n’a cependant jamais oublié André. Dans leur entourage gravitent de nombreux personnages liés à l’affaire de Caen. Mais tout le monde ayant changé de nom ou à peu près, personne ne s’en doute…

Lecoq dirige une agence de trafics en tous genres et convoite la succession du vieux colonel Bozzo. Les Schwartz ont recueilli – sans savoir qui il est – Michel, l’enfant d’André et de Julie, abandonné lors du drame. Celui-ci est amoureux d’une jeune fille qui n’est autre que la fille de Bancelle. Etc…

Au milieu de tout ce petit monde figurent deux personnages aussi mystérieux qu’inquiétants : «Trois-Pattes», infirme hideux qui rend service à tout le monde, et M. Bruneau, dont personne ne sait vraiment ce qu’il fait, mais qui se mêle de tout. Ces deux hommes dissimulent en fait André Maynotte, échappé (sans que l’on sache vraiment comment) du bagne et revenu se venger.

Au terme de péripéties très complexes et pas forcément cohérentes, il parvient à ses fins: Lecoq meurt victime de son avidité, tandis que Schwartz, moins coupable, est plus légèrement châtié.


Les Habits Noirs, on le voit, démarque donc très directement Le comte de Monte-Cristo. C’est tellement vrai dans la première partie, celle du complot contre André, que l’on peut parler de plagiat (même s’il y a quelques différences significatives: André et Julie sont déjà mariés, par exemple, et le prisonnier qui éclaire André sur l’origine de ses malheurs n’a rien de la sagesse de l’abbé Faria…).

L’imitation de Dumas est moins directe dans le deuxième partie, celle de la vengeance. André n’a pas conquis une toute puissance et une richesse fabuleuse, notamment. Mais il partage avec Monte-Cristo sa capacité à jongler avec des identités multiples et à faire chuter ses adversaires en jouant sur leurs propres vices.

Pour être largement inspiré de Dumas, ce roman n’en a pas moins ses propres mérites. L’invention de cette société secrète du crime, avec ses codes mystérieux (le mot de passe des Habits Noirs est la rituelle question: Fera-t-il jour demain? toujours écrite en italiques…) est une grande réussite. Et même si l’intrigue n’est pas des plus limpides, la galerie des personnages de tous les milieux sociaux créés par Féval est mémorable. Pas étonnant, donc, que Les Habits Noirs aient remportés un large succès, justifiant l’écriture de sept autres romans dans la série!


Extrait de la première partie Le brassard ciselé, chapitres 10 et 11

Le rayon de lune, qui, maintenant, glissait sur son visage, allait frapper la muraille juste à l'endroit où s'entendait le travail mystérieux. On aurait dit, en ce moment, que la pierre de taille, large et carrée, sur laquelle tombait le rayon, remuait; bien plus, on aurait dit qu'une rainure quadrangulaire se creusait autour d'elle à chaque instant plus profonde. Cela faisait illusion. Et le son produit par le travail invisible aidait à l'illusion. L'ouvrier ne grattait plus, il frappait. Chaque coup donnait un mouvement à la pierre.

Était-ce une illusion seulement? Sur la dalle, des graviers et des morceaux de ciment tombaient. La pierre chancelait, la dalle blanchissait. La pierre bascula; ce n'était pas une illusion; puis la pierre versa en dedans, ouvrant soudain un large trou noir.

Et tout aussitôt une voix joyeuse s'écria:

- Salut, la lune! J'ai calculé juste; nous voilà dehors!

Une tête se montra dans le noir du trou et s'éclaira vivement, frappée en plein par la lune. C'était une grosse figure, colorée avec violence et accentuée brutalement. Elle exprimait à cette heure un contentement triomphant, mêlé à une curiosité avide. Ceci au premier instant, mais bientôt elle refléta une nuance de cauteleuse inquiétude. La tête avança avec précaution hors du trou et se pencha comme on fait pour sonder le vide. Evidemment, ce premier regard voulait mesurer une vaste profondeur; il se heurta à la dalle éclairée et l'homme devint pâle.

Il releva les yeux: il vit seulement alors qu'entre lui et la lune qui venait de l'éblouir, il y avait une fenêtre, fermée par des barreaux de fer. Un blasphème sourd sortit de sa gorge. Le sang lui monta au visage.

- Chien de sort! grommela-t-il. Je croyais être en liberté et je n'ai fait que changer de cage!

(…)

Lambert jura et frappa du poing sa cuisse. Il chercha à tâtons; ses yeux s’habituaient et il voyait mieux, depuis qu'il était à contre-jour. Il trouva l'escabelle dont il se servit comme d'un marchepied. Ce n'était pas assez haut. Il voulut sauter encore, l'escabelle se brisa, cela fit du bruit; André réveillé en sursaut, se mit sur ses pieds en disant:

- Qui va là?

Lambert se releva d'un bond, et, tout étourdi qu'il était de sa chute, il se rua sur le lit, d'instinct plutôt que par réflexion, furieux, et criant :

- Ah! tu es là, toi! tu faisais le mort!

Ses deux mains, habituées à ce jeu, allèrent droit à la gorge d'André. Il était de force à étrangler un bœuf, et, en ce moment, où son va-tout était sur le tapis, la vie d'un homme n'eût pas pesé pour lui le poids d'un centime. Il y eut une lutte rapide comme l'éclair; André et lui roulèrent sur le carreau, puis André seul se redressa. Son pied écrasait la gorge de Lambert.

Celui-ci ne fit qu'un effort pour se dégager.

- Dégommé! gronda-t-il avec une résignation aussi soudaine que l'avait été sa colère. Après ça, ce n'est peut-être pas la case de l'Habit-Noir!

- Qui êtes-vous et que vous ai-je fait? demanda le jeune ciseleur.

- Je suis celui qui va la danser au point du jour, répondit le cabaretier presque gaiement. Petit, tu as une crâne poigne! J'ai été un peu vif, c'est que je n'avais pas de temps à perdre en politesse. Tu es plus fort que moi; c'est bon; si ça t’est égal de me lâcher, je serai sage.

André retira son pied et dit froidement:

- C'est cela, soyez sage.

Lambert se tâta dès qu'il fut debout, et montra du doigt l'ouverture béante dont la lune éclairait encore la moitié.

- Mimi, dit-il, non sans une étrange bonne humeur, on a gratté assez longtemps à ta porte, avant d'entrer.

- Voilà, en effet, près d'un mois que je vous entends, répliqua André.

- Et tu ne m'as pas dénoncé pour avoir du tabac et des petits verres? C'est mignon de ta part. As-tu passé l'inspection?

- Qu'entendez-vous par là?

- Bon! tu ne connais donc pas ta langue, Bibi?

- Je crois, répondit André en souriant, que je ne connais pas la vôtre.

- Tant pis pour toi... Alors, tu ne sais pas d'histoire de Fera-t-il jour demain?

André hésita, comme si cette phrase, évidemment cabalistique, éveillait en lui un souvenir, mais, après réflexion, il répondit:

- Non.

- C'est drôle! fit le condamné avec défiance. Tu m'as pourtant donné le tour agréablement et comme un jeune homme qui aurait fait de bonnes études... Si vous êtes un simple monsieur, est-ce que vous ne prendriez pas la clef des champs avec plaisir, citoyen?

- Je compte m'évader, repartit André sans hésiter.

- Ah! ah!... Et vos moyens vous le permettent?

- Je n'ai pas encore songé aux moyens.

L'horloge du palais tinta un coup.

- Minuit et demi, grommela le cabaretier. La porte est ouverte ou elle ne l'est pas: nous avons le temps de bavarder dix minutes. Il n'y avait que moi pour jeux de mains jeux de vilain à la présente session, comme ils disent. Est-ce que j'ai l'air d'un assassin, jeunesse? J'avais eu des raisons avec le messager de Fécamp, il s'est péri pour me monter une niche: voilà l'authentique. Vous, vous êtes ici pour vol?

André fit un signe d'affirmation.

- Et innocent comme moi, c'est sûr?

- Pas comme vous, repartit André avec calme.

- Oh! oh! gronda Lambert, on n'est donc pas un camarade, décidément!...

Il s'interrompit, frappé par une idée soudaine, et claqua ses deux grosses mains l'une contre l'autre en disant tout bas:

- Un franc que vous êtes l'agneau qui a payé pour l'Habit-Noir dans l'affaire de la caisse de sûreté ?

- L'Habit-Noir!... répéta André stupéfait.

Il avait peur de n'être pas bien éveillé. Il ne comprenait pas encore, et pourtant son esprit était comme ébloui par une lumière trop brusque. Sa folie était-elle raison? son rêve était-il réalité? cet étrange sobriquet: l'Habit-Noir, désignait-il vraiment le démon qui avait enseveli dans le deuil les joies de sa jeunesse?

- Oui, oui, l'Habit-Noir, poursuivait Lambert en se parlant à lui-même. Et si j'avais pris plus tôt de ses leçons, je ne serais pas ici, Mimi. Celui-là se moque des juges... Celui-là ou ceux-là, car Toulonnais-l'Amitié n'est encore qu’un écolier, et les maîtres sont à Paris.

André mit ses deux mains au-devant de ses yeux comme si un éblouissement l'eût frappé.

- Il s'appelle Toulonnais-l'Amitié? balbutia-t-il en faisant un effort violent pour garder son calme.

Le cabaretier se mit à rire:

- Il s'appelle! Il s'appelle! prononça-t-il par deux fois. Va-t-en voir à Pékin si j'y suis, Bibi!... Quoi! ça fait toujours d'une pierre quatre à cinq coups. J'ai bien ri de l'idée du brassard. Primo, d'abord, avec cet outil-là, il a eu les billets de banque; secundo, il vous a mis l'affaire sur le dos; tertio, il avait dit comme ça: «La petite marchande de ferrailles est drôlette...»

André étreignait son coeur à deux mains. La petite marchande de ferrailles, c'était Julie.


 

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