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Les amours de d’Artagnan

Albert Blanquet

215 pages
Le passe-temps - 1858 - France
Roman

Intérêt: ***

 

 

Ce gros roman (les 215 pages mentionnées sont grand format, imprimées tout petit et sur trois colonnes), publié en feuilleton dans la revue hebdomadaire Le passe-temps, se situe en 1652, pendant la Fronde. D’Artagnan en est le seul héros, les trois autres mousquetaires n’apparaissant pas. Athos, Porthos et Aramis ne sont mentionnés qu’une fois, au début, quand d’Artagnan évoque le bon vieux temps.

L’action commence pendant la Fronde, quand la régente Anne d’Autriche et le jeune roi Louis XIV se sont installés à Pontoise, tandis que Paris est aux mains du parti des princes. Mazarin a été provisoirement exilé et la cour prépare son retour.

Dans cette atmosphère de guerre civile, d’Artagnan choisit de se rallier au camp du roi et du cardinal Mazarin. Il est utilisé par ce denier à diverses missions, l’aide à préparer son retour à Paris, déjoue des complots de frondeurs, etc…

Tout au long de ces péripéties, d’Artagnan tente à de nombreuses reprises d’obtenir de Mazarin la récompense de son dévouement, mais ce dernier le fait toujours languir.

Durant cette première moitié du roman, la vie sentimentale de d’Artagnan, qui lui donne son titre, n’est pas au premier plan. On voit juste apparaître de-ci de-là une jolie aubergiste, Étiennette Pluchet, qui a été sa maîtresse. Et surtout, d’Artagnan se révèle être amoureux de l’une des nièces de Mazarin, Anne-Marie Martinozzi, qui le lui rend bien. Sans pour autant que cet amour platonique puisse déboucher sur quoi que ce soit, tant leurs positions sociales sont éloignées.

Il n’en va pas de même dans la deuxième partie. Alors que la Fronde se calme à Paris, d’Artagnan est envoyé en mission secrète à Bordeaux, foyer de la résistance au roi et à Mazarin. Chargé d’infiltrer le camp adverse, il se déguise en moine guerrier et se fait recruter par les plus extrémistes des frondeurs.

C’est là que le charme naturel de d’Artagnan fait des ravages. Il conquiert tour à tour l’épouse de Barada, l’un des plus dangereux comploteurs, une grande dame de la Cour installée à Bordeaux, deux ou trois servantes et femmes du peuple… Autant de conquêtes dont il n’hésite pas à user et abuser: il exploite ainsi assez cyniquement la passion pour lui de Mme de Barada pour avancer dans sa mission.

Bien que son travail d’espionnage à Bordeaux soit un succès, une manœuvre de ses ennemis le fait envoyer à la Bastille à la place d’un des chefs de la rébellion. Là, les choses tournent mal pour d’Artagnan. Car pendant qu’il est emprisonné, Mazarin apprend l’amour qu’il partage avec sa nièce. Ce qu’il ne peut tolérer, lui qui veut faire épouser Anne-Marie par un prince du sang. Dès lors, d’Artagnan est menacé de finir ses jours en prison.

C’est alors que toutes les femmes qui l’aiment se mobilisent pour le tirer de là, de l’aubergiste à Mme de Barada, en passant par quelques autres. Et c’est surtout la nièce du cardinal qui le sauvera en cédant à un véritable chantage de la part de Mazarin: accepter d’épouser le prince de Conti – ce dont elle ne voulait à aucun prix, refusant l’idée de se marier à une autre qu’à d’Artagnan- en échange de la liberté pour le mousquetaire.

Le livre s’achève sur une jolie scène de boulevard. Au cours d’un bal, une autre nièce du cardinal, Olympe Mancini, donne son premier rendez-vous nocturne au jeune Louis XIV, tandis qu’Anne-Marie en donne un à d’Artagnan pour lui faire ses adieux. Mais suite à une série de quiproquos dans la nuit noire, le roi est sauvé par d’Artagnan d’une embuscade qui visait ce dernier, tandis que le mousquetaire passe la nuit avec Olympe, qui croit avoir affaire au roi…

 

Très bien écrit et documenté, le roman trace un excellent portrait de la Fronde, des intrigues de la Cour, de l’adolescence du roi et des intrigues de Mazarin pour consolider sa puissance et celle de sa famille. Habilement mené, le récit est plein de suspense, avec de nombreux personnages bien campés, depuis le cardinal jusqu’aux rebelles bordelais, en passant par le valet de d’Artagnan, Champagne, aussi paresseux que dévoué.

Le personnage de d’Artagnan apparaît plus solitaire et cynique que celui de Dumas, du fait notamment de son ralliement à Mazarin et de ses demandes fréquentes d’argent et de promotion.

Son comportement avec les femmes est au cœur de l’intrigue. Séducteur impénitent, il peut simultanément être amoureux fou et transi d’Anne-Marie et courtiser toute femme qui passe à sa portée.

Il n’hésite d’ailleurs pas à tromper les malheureuses qui tombent dans ses filets et pour lesquelles il n’éprouve rien. Il est vrai que son manque de scrupule en la matière apparaissait déjà dans Les trois mousquetaires quant il couchait avec Milady en se faisant passer pour son amant (un peu comme ici avec Olympe Mancini) et quand il jouait sur les sentiments envers lui de la servante de Milady.

Mais ces femmes ne lui en veulent pas: la passion qu’il leur inspire est telle qu’elles sont finalement prêtes à tout lui sacrifier – et même à s’aider les unes les autres pour le sauver! (voir extrait ci-desssous)

On aimerait savoir ce que Dumas pensait de ce livre, dont il eut sans doute connaissance.



 Voir l'arbre généalogique de d'Artagnan

 

Extrait de la 2ème partie, chapitre 23 Où l’on verra que Champagne avait autant d’ordre que de prévoyance

Une fois la porte du dehors refermée, Gabrielle (de Barada) regarda madame Pluchet.

— Et s'il n'allait plus revenir?... dit-elle en hochant la tête avec tristesse.

— Nous n'aurions plus rien à attendre que de nous-mêmes.

— Le misérable aurait dû nous dire le nom de cette femme!... fit Gabrielle en ouvrant la porte du salon et entrant dans la chambre, qu'elle arpenta avec colère.

— Voulez-vous que je vous dise, madame?... fit timidement Étiennette en la considérant.

— Parlez.

— Vous avez fait peur à ce garçon.

— Peur, moi!

— Oh! vous ne vous voyez pas, mais je vous jure que vous êtes effrayante. Si j'étais encore aimée de... de lui, je...

— Vous êtes folle!... fit Gabrielle en se regardant dans un miroir de Venise placé au-dessus de l’horloge de la cheminée. Il est probable qu'elle se fit peur à elle-même, car elle recula et tomba dans un fauteuil en fondant en larmes.

— Que je souffre!... s'écria-t-elle en se cachant le visage.

— Vous l'aimez donc bien! dit Étiennette, que cette grande prostration toucha.

— Si je l'aime!... murmura Gabrielle, si je l'aime!... Ma vie ne date que du jour où je l'ai vu pour la première fois... A peine si j'ai eu le temps de le lui dire... de le lui prouver... ce n'a été qu'un éclair, et mon existence tout entière en est embrasée... Un jour de bonheur par lui efface de mon âme dix années de jouissances et de satisfactions qui ne sont plus que cendres et nuit profonde... Mourir pour lui, ce ne sera rien pour moi, je voudrais lui donner tout mon sang jusqu'à la dernière goutte...

La pauvre Étiennette n'osait souffler en entendant l'aveu de cette passion devant laquelle elle se trouvait petite, sans songer que son amour n'était pas moins grand, et que la différence des caractères provoquait seule, peut-être, cette ardente explosion.

— Oui, je mourrai s'il le faut, mais du moins aucune femme ne sera aimée par lui, moi vivante! reprit Gabrielle, les yeux flamboyants.

— Que voulez-vous faire?... demanda madame Pluchet épouvantée.

— Je ne sais pas, j'ai la tête perdue!... fit Gabrielle en se levant, attirée vers la cheminée par le papier qu'y avait placé Champagne.

— Qu'est-ce que cela?... dit-elle en le dépliant. — Ah! c'est le compte de cet imbécile, ajouta-t-elle en le jetant avec impatience.

Mais Etiennette, plus calme et surtout mieux avisée, ramassa le papier et le lut avec attention.

— C'est pour nous que Champagne a écrit cela, madame, dit-elle. Ce n'est pas en vain qu'il a affecté autant d’ordre devant cet exempt.

— Pour nous? allons donc!

— Tenez, voyez ici... ce nom...

Martinozzi!... lut madame de Barada.

— C'est le nom de...

— La nièce du cardinal!... fit Gabrielle avec stupeur.

— C'est elle qu'il aime.

— Elle est belle à miracle!... ajouta Gabrielle, bouleversée jusqu'aux entrailles.

— Oh! oui. Bien belle!...

Et elle frissonna, en se tordant les mains de désespoir, au souvenir des charmes de celle qu'on appelait la Merveille aux cheveux blonds.

— L'aime-t-elle, au moins?... Oh! si cela est!... Au fait, qu'il reste à la Bastille et qu'il y meure!... j'y gagnerai la tranquillité et le salut de mon âme!... fit Gabrielle d'une voix sombre.

— Que dites-vous, madame! s'écria Étiennette, vous l'abandonnerez lorsque sa vie peut-être est menacée?...

— Eh! l'on en sort de la Bastille!

— I1 n'en sortira pas, lui! M. de Besmaux l'a dit à mon mari... Et vous avez entendu les précautions de l'exempt!... Ah! vous pourrez le sauver, vous, j'en suis sûre; vous pourrez approcher de celle qu'il aime et qui le sauvera, car elle aussi doit l’aimer...

— Ne me dites pas cela!...

— Vous pourrez parler au cardinal ; — moi, si je me présentais seulement, on me repousserait avec mépris: je ne suis rien qu'une pauvre petite bourgeoise, tandis que vous, vous êtes une grande dame et vous entrez au Louvre...

— Le voir aimé d'une autre!...

— Et pourquoi pas?... n'est-il point libre?... n'est-il pas beau?... Est-ce sa faute si on l’aime?... Moi qui vous parle, madame, je m'y suis laissée prendre sans le savoir, un jour qu'il passait à la tête de sa compagnie... A peine s'il m'a regardée, et j'étais à lui...

— Et maintenant?...

— Maintenant il ne m'aime plus, je me résigne, je n'espère plus rien; mais tant que j'existerai, tant, qu’un souffle de vie animera mon être, je serai sa servante, prête à tout, sur un mot, sur un signe.

Gabrielle fondit en larmes; elle pleura longtemps, et la douce Étiennette, à genoux devant elle, baisait ses belles mains en la suppliant.

— Eh bien! oui, généreuse femme, dit Gabrielle sortant de son accablement, oui, je veux être digne de vous et... de lui.

— Oh! nous le sauverons, j'en suis sûre.

— I1 est certain qu'il est retenu à la Bastille par le cardinal, et qu'il est destiné à y mourir, car on n'est pas aimé sans danger d'une fille traitée comme la fille d'un roi et qu'on veut faire princesse du sang de France... Mais je vois un abîme dans tout ceci... J’ai beau y réfléchir, je ne sais comment faire...


 

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