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Hortense Mancini, la plus jolie des nièces de Mazarin

Georges Delaquys

77 pages
Le Populaire de Paris - 1939 - France
Roman

Intérêt: **

 

 

 

Ce court roman a été publié en 77 livraisons dans le quotidien Le Populaire de Paris, Organe Central du Parti Socialiste (S.F.I.O.), dont le directeur politique était Léon Blum. La publication s’est échelonnée du 24 août au 29 novembre 1939 (certains numéros ne comportant pas de feuilleton), période correspondant à celle de l’approche et du début de la Seconde guerre mondiale. Les six, puis quatre, pages quotidiennes étaient donc remplies de nouvelles dramatiques et de première importance. Le feuilleton de Georges Delaquys constituait la seule « respiration » pour les lecteurs…

Hortense Mancini, la plus jolie des nièces de Mazarin se présente comme une « vie romancée ». L’auteur a puisé dans les mémoires du temps pour retracer la vie de la nièce de Mazarin, tout en y injectant une dose de romanesque inspirée largement des Mousquetaires d’Alexandre Dumas.

Un peu décousu, le roman est structuré en cinq « chapitres » qui sont en fait des grandes parties, elles-mêmes divisées en petits chapitres dotés d’un titre. Il se focalise sur quelques périodes particulières. La première partie traite des grandes manœuvres qui entourent les multiples nièces du cardinal Mazarin. Ce dernier a beau être issu d’une obscure famille italienne, sa toute puissance dans le royaume de France fait que les plus grandes familles rêvent d’obtenir une des nièces comme épouse pour un de leurs hommes à marier. Il est vrai que Louis XIV, jeune homme à l’époque (nous sommes en 1656, il a dix-huit ans), donne l’exemple en prenant comme maîtresses successives plusieurs des nièces en question. Il faut croire que ces jeunes filles sont exceptionnellement jolies et charmantes puisque nombre de grands seigneurs et membres de diverses familles royales semblent en être tombés authentiquement amoureux…

Le roman décrit donc par le menu à l’occasion d’une grande fête donnée par le cardinal dans son palais les intrigues qui se développent autour des demoiselles. Car bien évidemment, de tels mariages relèvent de la haute politique et des jeux d’alliance autour de Mazarin et de la couronne de France. Hortense, qui n’a encore que douze ans, fait tourner toutes les têtes par sa beauté et son charme lorsqu’elle fait une démonstration de danse. Parmi les hommes qui en tombent amoureux fous figure en particulier le marquis de La Meilleraye. C’est finalement à celui-ci que la petite Hortense, alors âgée de douze ans, est promise en mariage.

La deuxième partie se passe cinq ans plus tard. Mazarin est mort, et Hortense vient d’épouser La Meilleraye, à qui elle apporte une grande partie de l’immense fortune de son oncle et le titre de duc de Mazarin. Malheureusement pour elle, son mari est à moitié fou et lui fait subit les pires extravagances. Par exemple, dévot fanatique, il casse au marteau les sculptures antiques sans prix héritées de Mazarin, parce qu’il les trouve « impudiques ». Cette partie est donc consacrée pour l’essentiel à la description de la folie de ce duc de Mazarin, des malheurs de la jeune Hortense et des réactions variées du roi et de la Cour. Persécutée par la jalousie obsessionnelle de son mari, Hortense accouche à dix-sept ans de sa première fille dans une auberge de village, avec la seule assistance du tueur de porcs de l’endroit, son mari ayant refusé toute autre aide… La jeune femme finit par se réfugier dans un couvent, où son mari cherche à la faire arrêter.

La troisième partie traite de leurs manœuvres respectives. Fort d’une décision de justice, le duc de Mazarin obtient de Louis XIV son appui pour faire arrêter Hortense dans son couvent. Le roi lui octroie le soutien de d’Artagnan et d’une troupe de mousquetaires. En parallèle la famille d’Hortense et ses nombreux amis, dont Turenne, le vieux général amoureux depuis toujours de la jeune femme, montent une expédition pour aller chercher Hortense dans son couvent et l’escorter jusqu’en dehors du pays, seul moyen de la mettre à l’abri de son mari. Alors que les deux camps préparent leur expédition pour la même nuit, Hortense reçoit la visite de l’évêque de Vannes, c’est-à-dire Aramis. Devenu général des Jésuites, il vient apporter son appui à l’évasion d’Hortense. En partie parce que, lui aussi, a toujours eu un faible pour la jeune femme, mais aussi et surtout parce qu’il veut la recruter comme agent des Jésuites.

L’évasion réussit avec quelques péripéties, et notamment parce que d’Artagnan ne met guère de zèle à aider le duc de Mazarin. Hortense part en direction de la Savoie. Elle est poursuivie par Louvière, homme officiellement à la solde de son mari, mais secrètement affilié aux Jésuites. En l’envoyant à Turin, capitale des Etats de Savoie, le but d’Aramis est de faire jouer à la jeune femme un rôle central dans l’organisation de l’évasion de Fouquet. Ami des Jésuites, ce dernier est emprisonné dans la forteresse de Pignerol à deux pas de là. Le complot, mené par Hortense et Mme Fouquet, est décrit par le menu. Fouquet s’évade en effet. Malheureusement, il se trouve que Louvière nourrit une haine inextinguible contre l’ancien surintendant de Louis XIV. Il prévient les autorités de l’évasion et Fouquet est remis en prison. Ayant choisi de donner la priorité à sa vengeance personnelle, Louvière a donc trahi les Jésuites. Confronté par Aramis, il tente de l’assassiner mais échoue : la vengeance du général des Jésuites sera terrible.

Dans la quatrième partie du feuilleton, un an plus tard en 1669, Hortense est à Rome chez l’une de ses sœurs. Des échanges épistolaires avec sa famille permettent d’être informé de ce qu’il se passe dans les différentes Cours européennes, ainsi que chez les divers ménages des nièces de Mazarin. A l’occasion de l’élection d’un nouveau pape, Aramis complote pour la plus grande gloire des Jésuites. Le récit suit ensuite la vie d’Hortense, avec sa fuite en France en compagnie de sa sœur Marie, en suivant de plus près les mémorialistes de l’époque, que Georges Delaquys cite à plusieurs reprises.

La cinquième et dernière partie, en 1673, est beaucoup plus historique. Elle traite essentiellement de l’approche de la guerre entre la France et la Hollande et des grandes manœuvres d’alliances qui l’accompagnent. Hortense intrigue auprès du duc de Savoie pour en faire un allié de la France, alors que son épouse veut le rallier à la Hollande. Le récit finit par se concentrer sur les batailles menées par Turenne et la mort de celui-ci. Les dernières lignes du roman évoquent le passage d’Hortense en Angleterre où elle allait mener la deuxième partie de son existence.

 

Hortense Mancini, la plus jolie des nièces de Mazarin est un roman curieux. Absolument remarquable par moments, il est aussi assez décevant par d’autres. La cinquième partie, notamment, est finalement peu romanesque et Hortense n’y joue qu’un rôle très secondaire. A l’inverse, les trois premières parties sont passionnantes. Georges Delaquys écrit extrêmement bien. Ses descriptions de la vie de la Cour et des intrigues autour des nièces du cardinal sont aussi fascinantes que réjouissantes. L’auteur a un véritable talent pour rendre très vivants les complots politiques et diplomatiques et brosser des portraits de tout ce petit monde. De nombreuses conversations entre les personnages décrivent la Cour, le comportement de Fouquet et de Colbert, les façons de faire de Mazarin, évoquent les écrivains de l’époque… La montée en puissance de Louis XIV, l’arrestation de Fouquet sont bien rendues.

Du point de vue de pastichesdumas, la dimension Trois mousquetaires de l’intrigue est évidemment essentielle. Celle-ci est là encore assez inégale selon les moments. Dans la première partie, la grande fête de Mazarin est l’occasion de retrouvailles entre d’Artagnan, Aramis et Porthos qui ne se sont pas vus depuis fort longtemps (Athos n’apparaît nulle part dans le récit, même s’il est cité à plusieurs reprises). Cette rencontre est décrite avec beaucoup de finesse et d’humour. On y voit entre autres Aramis, devenu général des Jésuites, expliquer à d’Artagnan les enjeux politiques et diplomatiques des mariages des nièces en cours de négociation, et se livrer à une description d’Hortense pleine d’un enthousiasme qui montre que l’homme d’église n’a pas complètement étouffé sa vieille passion pour les femmes… (voir extrait ci-dessous)

C’est dans la troisième partie que l’imbrication avec les Mousquetaires de Dumas est la plus forte et de loin. Aramis y joue un rôle central : il organise la « récupération » d’Hortense par ses amis, recrute la jeune femme aux service des Jésuites et monte le complot pour faire évader Fouquet. Cette partie est très certainement celle où Delaquys a injecté le plus de fiction dans la vie d’Hortense Mancini et c’est incontestablement la plus réussie du feuilleton. On y retrouve un Aramis complexe, agissant à plusieurs niveaux, mû par son ambition et son goût pour les hautes intrigues politiques, mais aussi par son sens de l’amitié et la nostalgie de ses anciennes conquêtes féminines, le tout parfaitement fidèle à Dumas. Aramis continue à apparaître jusqu’à la fin du livre, mais avec un rôle réel nettement moins important. D’Artagnan est le seul autre mousquetaire à intervenir dans l’action, mais de façon assez réduite. Porthos ne fait qu’une brève figuration et Athos, on l’a dit, n’apparaît pas.

Les allusions aux personnages de Dumas et à divers épisodes de ses romans sont également très fréquentes, d’autant que la majeure partie se déroule à la même période que Le vicomte de Bragelonne. Ce dernier, Raoul, fait d’ailleurs une brève apparition. Pour Delaquys, Hortense Mancini, la plus jolie des nièces de Mazarin constitue très clairement un hommage aux Trois mousquetaires. Et cet hommage devient d’ailleurs tout à fait explicite lorsque Turenne entreprend de raconter à un jeune auditoire les exploits de ces héros que beaucoup n’ont pas connus : « Il y eut pendant longtemps, à l'armée comme à la cour, quatre hommes, quatre mousquetaires, qui ont accompli des exploits beaux comme des légendes, et le chevalier d'Herblay, aujourd’hui Monseigneur, était de ces quatre-là! Tant pis pour votre modestie, mon cher évêque ! (…) Pendant une heure d'horloge, intarissablement, avec une émotion, une verve, une chaleur qu'on ne lui connaissait pas, le brave maréchal se mit à raconter à cet auditoire ébloui les magnifiques hauts faits d'audace, de courage et d'ingéniosité que d'Artagnan et le comte de la Fère ont consignés dans leurs mémoires et qui fournirent dans la suite au génial père Dumas la substance de ses incomparables, de ses étincelants récits. Aramis se taisait, le visage baissé, sans fausse confusion cette fois, mais à la vérité fort ému de voir ainsi revivre sa jeunesse héroïque à travers les paroles brûlantes du grand soldat qui se connaissait en valeur. Et aussi de sentir posés sur lui, à travers la table, les regards frémissants, enthousiasmés, de ces charmantes femmes qui écoutaient, le visage appuyé sur leurs mains, toutes dardées vers lui, dans une admiration fascinée qui était bien la plus belle récompense qu'il eût reçue da sa vie! »

Un  fort bon livre, donc, qui aurait pu être de tout premier ordre si l’auteur avait maintenu tout au long du livre la même injection de fiction basée sur Les trois mousquetaires que dans la troisième partie !

Merci à Mihai-Bogdan Ciuca de m'avoir signalé ce texte.

Extrait du Chapitre Premier

III - Divers coups de foudre au Palais Mazarin

(Monseigneur d'Herblay) surprit dans une glace l'image de ses deux amis qu'il ne pensait pas rencontrer là, et vint rapidement vers eux, car il s'avisa vite qu'il en avait été vu, et n'avait d'ailleurs aucune raison, ce soir-là, de se dérober.

— Cher d'Artagnan, cher du Vallon ! leur dit-il tout souriant en arrivant à leur hauteur. Que voilà donc une bonne surprise ! Et quel est le bon génie qui a pris soin de nous ménager cette rencontre imprévue !

Les trois mousquetaires se serrèrent la main avec une affectueuse effusion.

— Pour moi, cher ami, dit d'Artagnan, je suis de service ce soir avec ma compagnie, je sais donc pourquoi je suis là. Et vous, cher du Vallon ?

— Ma foi, dit Porthos, moi je n'en sais rien. J 'ai reçu une invitation : je suis venu.

— Et vous ne savez pas qui vous a invité ? demanda l'évêque, ironiquement.

— Non.

— Moi non plus, d'ailleurs, ajouta Aramis. Y aurait-il encore là-dessous quelque intrigue ? Ou est-ce que le Monsignor aurait besoin de nous ? Il m'a trop bien reçu tout à l'heure, ce qui doit cacher quelque chose.

D'Artagnan souriait en écoutant ses deux amis se perdre en hypothèses.

— Ne cherchez pas, dit-il enfin. C'est moi qui vous ai fait inviter pour avoir le plaisir de vous voir et pour n'être pas seul au milieu de toutes ces gens que je ne connais guère.

— Voilà une riche idée, comme toutes celles que vous avez, mon cher ami, dit Aramis. Profitons-en et asseyons-nous dans ce petit cabinet où nous serons fort bien pour bavarder, non pas de nos affaires, puisque nous n'en avons plus, grâce à Dieu, mais de ce qui nous tient à cœur à chacun.

Les trois amis s'assirent à l'écart et Porthos, avant de s'asseoir, regardait de toutes parts, comme s'il cherchait quelque chose ou attendait quelqu'un.

D'Artagnan plissait ses petit yeux vifs en fixant du regard le prélat qui venait de lui dire qu'ils n'avaient plus d'affaires. « Du moins plus ensemble, pensa-t-il en regardant Aramis comme au temps de leurs exploits communs, du temps du Grand Cardinal, et même du Petit... La Rochelle… Milady... Cromwell… Charles Ier… la Fronde !... Que c'était loin tout cela, déjà !

Mgr d'Herblay comprit sans doute ce qui se passait dans l'esprit du mousquetaire, car il prit son air rêveur et détaché pour dire :

— Nous ne sommes plus d'âge à nous mêler de tout cela, maintenant, mon cher d'Artagnan. Nous approchons de la retraite. Je suis évêque; vous êtes capitaine, ou vous allez l'être bientôt; Porthos est baron, Athos... au fait, que devient-il, ce cher Athos ? Avez-vous de ses nouvelles ?

— Non, dit d'Artagnan. Il doit être dans sa terre de Bragelonne, à Blois, à faire de la philosophie en tête-à-tête avec une bouteille de ce bourgogne qu'il aimait tant. Pour moi, j'écris mes mémoires.

— Bravo, dit Aramis. Tout ce que nous aurons fait ensemble, pendant ces trente dernières années, divertira peut-être plus tard quelques amateurs de belles aventures et il se trouvera bien quelque romancier pour en faire un roman.

— C'était plutôt votre affaire que la mienne, au surplus, remarqua le fin Gascon qui ne manquait pas une occasion de railler gentiment le mousquetaire abbé sur son goût de l'écriture. Mais j'ai maintenant du loisir.

Comme Porthos continuait à inspecter de temps en temps l'horizon sans rien voir venir, d'Artagnan lui en fit la remarque.

— Ah ! ça, mon bon ami, qu'avez-vous donc à regarder ainsi de tous côtés ? Redoutez-vous de voir apparaître le sinistre monsieur Mordaunt ou sa charmante mère ?

— Non, non… fit Porthos évasivement. Je regarde… Non, rien. Vous disiez ?

— Je disais, j'allais dire, plutôt, qu'il y avait ici, ce soir, une fort jolie fête où ne sont invitées que des personnes de première importance et tout y serait parfait si j'en pouvais discerner le but, l'objet ou la nécessité.

— Je vais vous le dire, cher ami, sourit Aramis en se rapprochant de d'Artagnan.

Celui-ci ouvrit de grands yeux, car il ne s'attendait pas à tant de confiance de la part du discret, du mystérieux compère. On lui avait changé son Aramis.

— Cela vous étonne, on dirait, dit Mgr d'Herblay. Il n'y a pourtant là rien que de très ordinaire. Le but de cette fête est de marier les nièces du cardinal. Son objet est de leur présenter des maris. La nécessité est précisément celle où se trouve son Eminence de faire alliance avec quelques puissantes familles qui consolideront son crédit déjà énorme et mettront à sa merci des gens qui lui pourraient nuire. Regardez comme cet « imbroglione » fait adroitement les choses. La maison de Vendôme était une de ses grandes ennemies. Ce fou de Beaufort en est resté six ans à la Bastille, et nous savons comment il en est sorti.

— Ma foi, non, dit Porthos. Moi je ne le sais pas !

— D'Artagnan vous expliquera cela une autre fois. Et puis, ne regardez donc pas toujours ainsi autour de vous pour voir si votre plateau de pâtisseries arrive. Il n'arrivera pas. M. Colbert vient de flanquer à la porte le laquais qui vous l'apportait.

Porthos devint tout rouge et se leva.

— Où allez-vous, Porthos?

— Je vais étrangler M. Colbert.

D'Artagnan le retint par les basques de son habit.

— Restez ici, mon ami. Cela ne se fait plus. Et puis, on n'étrangle pas M. Colbert. C'est une couleuvre qui vous glisserait des doigts. Asseyez-vous. Vous vous rattraperez tout à l'heure au souper.

— Ah ! il y a un souper ? dit Porthos rassuré. Bien. Je me rattraperai au souper.

 


 

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