For she is Wrath La comtesse de Khara
Emily Varga
454 pages Wednesday Books - 2024 - Canada SF, Fantasy - Roman
Intérêt: **
La comtesse de Khara est une sorte de transposition
du Comte de Monte-Cristo dans un monde de fantasy
où interviennent les djinns et leur magie. Contrairement
au titre de la traduction française, celui de la version
originale, For she is Wrath (Car elle est Colère),
ne renvoie pas explicitement au roman de Dumas. Mais sur
le site Web de
l’auteure canadienne Emily Varga, il est bien
indiqué que ce roman est « une réécriture du
‘Comte de Monte-Cristo’ d'inspiration pakistanaise ».
Le livre est destiné aux lecteurs « young
adults », c’est-à-dire pour la version française
« à partir de 13 ans ». Paru initialement aux
États-Unis en 2024, le roman a été publié en France par
Flammarion en 2025.
Le
cadre du récit est donc une sorte de monde médiéval
inspiré du Pakistan pour ce qui est des costumes, de la
nourriture, des paysages et de l’habitat. Les djinns y
détiennent d’immenses pouvoirs magiques dont ils peuvent
faire profiter les humains dans le cadre de transactions
qui coûtent très cher à ces derniers. Le pays est régenté
par l’empereur Vahid, qui a obtenu d’un djinn le zoraat,
des graines de « magie djinn » que l’on combine
de multiples façons et que l’on ingère pour effectuer des
opérations magiques variées: changer d’apparence, tuer,
projeter des flammes, etc. Ce qui lui permet d’exercer de
manière impitoyable un pouvoir absolu.
L’Edmond Dantès féminine du roman est Dania, une jeune
fille dont le père était le meilleur forgeron de l’empire,
fabriquant des armes d’une qualité inégalée. Son père a
appris à la jeune fille à se battre à l’épée et en a fait
une combattante exceptionnelle.
Au début de l’histoire, Dania est enfermée depuis un an
dans une terrible prison, suite à une fausse accusation de
meurtre. Le récit commence par une tentative d’évasion
ratée qui montre que Dania est prête à tout pour s’enfuir.
D’une part parce que l’emprisonnement est terrible (un an,
c’est court par rapport à Edmond Dantès au château d'If
mais la jeune fille est constamment torturée par une
directrice de prison sadique); et d’autre part parce
qu’elle est dévorée par le besoin de se venger. De quatre
personnes: l’empereur Vahid, le marchand Casildo qui a
trahi son père adoré Baba et causé sa mort, Darbaran, chef
des gardes, qui l’a accusée du meurtre et l’a arrêtée, et
enfin et surtout Mazin, son amant qui l’a trahie, refusant
d’intervenir en sa faveur pour sauver sa position auprès
de l’empereur (comme si Mercédès avait trahi Edmond!).
Après
l’échec de son évasion, Dania entre en contact avec une
autre prisonnière qui, creusant un tunnel pour s’échapper,
arrive dans sa cellule (exactement comme l’abbé Faria). Il
s’agit d’une autre jeune fille, Noor. Le père de cette
dernière, Souma, était le cultivateur en chef des
plantations de zoraat de l’empereur et à ce titre expert
dans le maniement des graines magiques. Une science qu’il
a communiquée à sa fille, devenue virtuose dans le dosage
de ces graines dont la consommation peut être extrêmement
dangereuse. Souma a volé une grande quantité de graines et
les a cachées ainsi qu’une petite fortune en or et pierres
précieuses avant de se faire tuer par l’empereur. Noor
veut donc elle aussi s’évader et se venger de Vahid.
Les deux filles, devenues amies, finissent par s’enfuir
ensemble et récupérer le trésor du père de Noor. Avec
l’aide de cette dernière, Dania utilise le zoraat pour
transformer son apparence: elle devient méconnaissable.
Cela lui permet de s’installer dans la capitale de
l’empire en se présentant comme Sanaya, comtesse de Khara,
richissime fille du chef d’une lointaine tribu du nord,
tandis que Noor joue le rôle de sa suivante. Les deux
femmes achètent une demeure somptueuse et affichent un
train de vie ostentatoire destiné à susciter l’intérêt des
cercles du pouvoir impérial.
Elles peuvent alors préparer leur vengeance. Dania
organise un enlèvement d’Anam, la sœur de Mazin, de
manière à la délivrer et donc à s’introduire chez ce
dernier, devenu entretemps un lieutenant très proche de
l’empereur - une manœuvre identique à l’enlèvement
d’Albert de Morcerf à Rome dans Monte-Cristo.
Toujours à l’image du héros de Dumas, elle décide de se
venger en jouant sur les faiblesses de ses ennemis (voir
extrait ci-dessous). Elle s’en prend d’abord au cupide
Casildo qu’elle incite à voler chez elle un précieux
cimeterre. Elle le fait arrêter par Darbaran en utilisant
la rivalité entre les deux hommes, puis le fait envoyer au
bagne. Darbaran lui aussi est victime de sa cupidité: elle
l’appâte en lui demandant de l’aider à vendre du zoraat,
substance sans prix, puis le dénonce. S’agissant de Vahid,
dont le pouvoir repose entièrement sur les graines des
djinns, elle entreprend de détruire les champs où pousse
le zoraat.
La dernière partie de l’histoire diverge assez nettement
de son modèle. La contre-offensive de certains de ses
ennemis fait dérailler complètement les plans de Dania.
C’est alors qu’un djinn lui propose un pouvoir illimité,
bien plus puissant que celui dérivé des graines de zoraat,
en échange d’un prix terrible. Quelques rebondissements
plus tard, Dania finira par se venger de tous ses ennemis,
empereur et djinn compris, et par trouver la paix et
l’amour…
La comtesse de Khara comme on le voit, et comme
revendiqué par son auteure, est donc un roman très
fortement inspiré par Le comte de Monte-Cristo:
trahison initiale, emprisonnement, amitié avec une autre
prisonnière, évasion, trésor, toute-puissance, vengeances
tirant parti des failles personnelles des adversaires,
tout cela vient directement de chez Dumas. Le livre
d’Emily Varga n’est cependant pas un plagiat ou un simple
« remake » transposant à l’identique l’intrigue
de Monte-Cristo dans un univers de fantasy. La
romancière prend suffisamment de libertés avec son modèle
pour créer son propre récit. Les personnages principaux,
Dania et Noor, diffèrent fortement d’Edmond Dantès et de
l’abbé Faria, notamment parce que Noor s’échappe avec
Dania et l’aide dans sa vengeance, contrairement à Faria.
En devenant comtesse de Khara, Dania ne devient pas
l’équivalent du quasi surhomme qu’est Monte-Cristo: un
immense pouvoir est à sa disposition mais sa personnalité
ne s’est pas transformée, elle n’est pas omnisciente, elle
n’a pas un contrôle absolu sur ses émotions, loin de là.
Autre différence importante dans la construction du roman:
contrairement à celui de Dumas, le récit n’est pas
purement chronologique. Il commence par la séquence de
l’emprisonnement, tout ce qui s’était passé auparavant
(l’enfance et la formation de Dania, son histoire d’amour
avec Mazin, la trahison dont elle est victime…) étant
raconté petit à petit dans une série de flashbacks.
Le rôle joué par la magie dans le monde de La comtesse
de Khara est intéressant. Le pouvoir qu’il donne à
Dania de transformer complètement son apparence résout
avec élégance le problème de l’incognito de l’héroïne
après un an seulement d’emprisonnement. Le fait qu’il soit
obtenu suite à une transaction avec un djinn fait que le
dilemme moral de la vengeance, qui apparaît vers la fin de
Monte-Cristo, est présent ici dès le début: Dania
et Noor savent que le prix à payer pour l’utilisation de
la magie djinn sera élevé. Plus généralement, on peut
souligner que ce rôle central des djinns et de leur magie,
ainsi que l’ambiance orientale/pakistanaise du récit
constituent une référence appuyée à la dimension
« Mille et une nuits » maintes fois relevée dans
le chef d’œuvre de Dumas.
Le livre n’est certes pas sans défaut. Il souffre de
beaucoup de répétitions (Dania passe son temps à proclamer
qu’elle brûle de se venger et qu’elle doit se retenir
pour ne pas sauter à la gorge de l’ennemi qu’elle a en
face d’elle). Et le happy-end n’est pas entièrement
convaincant, mais sans doute était-il indispensable pour
les jeunes lecteurs - et surtout lectrices - visés. Au
final, ce roman est une variation bien menée sur le thème
de Monte-Cristo mettant en vedette deux jeunes
héroïnes dans un contexte de fantasy très apprécié du
lectorat adolescent à qui il est destiné.
Extrait du chapitre 16
Traduction en français par Rosalind Elland-Goldsmith,
Flammarion 2025
Je répétai les quatre noms qui m'accompagnaient à chaque
instant :
Casildo. Darbaran. Vahid. Mazin.
Tous m'avaient trahie par cupidité ou par soif de pouvoir.
Ils n'imaginaient pas le prix que je leur ferais payer.
Alors que le zoraat courait dans mes veines, le même
murmure revenait sans cesse à mes oreilles :
Vengeance.
Je goûtai ce mot, et me rappelai l'ombre aperçue dans la
grotte, les empreintes dans le sable, mais aussi le visage
spectral de Baba. Ces visions m'étaient venues alors que
j'avais simplement effleuré le zoraat, me rappelant que je
n'avais aucune idée de la puissance réelle de cette magie.
Peut-être notre réserve était-elle suffisante pour décimer
la cité tout entière.
Pour embraser la terre sous les pieds de Mazin, pour
l'obliger à me supplier de l'épargner.
Une pénombre se répandit en moi, plus sombre encore que ma
rage, à mesure que la magie m'imprégnait. L'espace d'un
instant, mon champ de vision s'obscurcit, et une chaleur
intense brûla le creux de mes paumes.
- Par quoi doit-on commencer ?
La voix de Noor transperça le feu qui avait commencé à
m'envahir.
Il fallait procéder par étapes.
Je pouvais les tuer tout de suite, mais là n'était pas
notre plan. Nous voulions plus que la mort : un châtiment.
Afin de lui voler ses armes, Casildo avait exploité
l'amour d'un père pour sa fille. Que ferait-il, lui, dans
une situation similaire ? Serait-il prêt à se battre si un
être cher lui était enlevé?
Depuis toujours, je détestais Darbaran, le chef de la
garde palatine, à cause de ses mains baladeuses et de ses
regards concupiscents. L'argent et l'exploitation des plus
faibles étaient ses principaux vices - ce que Noor et moi
prévoyions d'utiliser à notre profit.
Vahid n'avait d'intérêt que pour une chose - le pouvoir.
Si nous parvenions à ruiner son empire, nous pourrions
l'anéantir. C'était le souhait de Noor.
Et Mazin.
Il m'avait trahie en profitant de mon amour, de ma
confiance, et avait fait de moi un bouc émissaire.
J’en ferais tout autant.
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