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Juliette et d’Artagnan

Charles Clerc

10 pages
Le Journal - 1938 - France
Nouvelle

Intérêt: 0

 

 

 

Voici un exemple typique de texte qui ne doit sa présence sur pastichesdumas qu’à la mention de d’Artagnan dans son titre, mention qui elle-même ne s’explique que par la volonté d’avoir un titre accrocheur et vendeur. Car en réalité le rôle joué par le mousquetaire dans ce récit n’est que très secondaire et ne justifie pas la place qui lui est accordée dans le titre.

Cette nouvelle a été publiée du 15 au 20 avril 1938 dans le quotidien Le Journal. Le texte est divisé en dix courts chapitres. Assez banale, l’histoire, située en 1658, est consacrée aux amours de deux jeunes gens. D’un côté, Juliette de Rovère, ravissante demoiselle de la meilleure société, récemment arrivée à Paris. De l’autre, Jean Périgny, jeune officier plein de mérites mais de famille obscure. La différence de milieu social rend une union impossible aux yeux de la famille de Juliette. Des amis des jeunes gens, et au premier chef Georges de Scudéry, frère de la célèbre Madeleine de Scudéry dite Sapho, qui régnait sur le mouvement littéraire des Précieuses, entreprennent de les aider.

Scudéry se dit que l’appui de d’Artagnan, très bien en cour, serait utile au jeune homme. D’Artagnan ayant besoin d’argent en vue de son propre mariage, Périgny fait un pari avec le mousquetaire, pari qu’il perdra : l’enjeu étant une bague en diamant que possède Périgny, d’Artagnan sera ravi de l’aubaine et gardera de la reconnaissance envers le jeune homme. L’opération réussit. Quelque temps plus tard, Scudéry va demander à d’Artagnan son aide en faveur de Périgny : le mousquetaire intervient auprès de Mazarin et fait anoblir le jeune homme, ce qui permet enfin le mariage des deux tourtereaux.

La nouvelle n’est pas sans mérite : bien écrite, elle met en scène différents personnages réels de l’époque, les Scudéry, le petit monde des salons précieux, Ninon de Lenclos, Molière, etc. Le d’Artagnan du récit évoque d’ailleurs beaucoup plus le personnage historique que celui de Dumas. Mais l’intrigue manque complètement d’originalité et, encore une fois, d’Artagnan n’occupe en fait dans le récit qu’un rôle secondaire.

Merci à Mihai-Bogdan Ciuca de m'avoir signalé ce texte.

 

Extrait des chapitres VIII Le pari chez Ninon et IX Où l’arbitre dit son mot

— On assure, disait Ninon, que M. Corneille a renoncé au théâtre. Si l'on dit vrai, c’est grand dommage !

— D'où tenez-vous cela, chère amie ? demanda d'Artagnan qui s'intéressait fort aux ouvrages de l'esprit.

— De Claveret qui, en me l'affirmant, ne faisait que répéter un propos de M. de Scudéry.

Ninon, à cet instant, aperçut Périgny, qui n'était qu'à quelques pas d'elle.

— D'ailleurs, ajouta-t-elle, voici un ami de l'illustre auteur d'Alaric — et qui va pouvoir nous dire...

Déjà d'Artagnan s'empressait de faire place au jeune homme, dans le petit cercle envié que Ninon retenait pour l'instant auprès d'elle.

— C'est impossible, n'est-ce pas ? demanda le fougueux mousquetaire. L'auteur du Cid reniant ses succès, sa gloire, à cinquante-deux ans !

— Rien n'est plus vrai, pourtant, répliqua Périgny. Mlle de Lenclos a tout à fait raison d'invoquer l'avis de M. de Scudéry. Hier encore je lui ai entendu redire que le poète, profondément atteint par l'échec désastreux de sa tragédie Pertharite, s'estime trop vieux pour être encore à la mode.

— Le fait est, ajouta Boisrobert qui, pour complaire à Richelieu, son protecteur, s'était naguère, comme Scudéry, rallié à la troupe des adversaires du Cid, le fait est que l'on n'entend plus parler de M. Corneille. Depuis six ans, retiré à Rouen, il traduit et paraphrase en vers français l'Imitation de Jésus-Christ...

— Dont j'ai lu de très beaux passages, interrompit Ninon que ne rebutaient pas les ouvrages de piété. J'en ai retenu quelques vers admirables, ceux-ci entre autres :

De mon trône j'ai vu tes larmes,
J'ai vu de tes désirs l'amoureuse langueur;
J'ai vu ton repentir, tes douleurs, tes alarmes
Et l'humilité de ton cœur.

— Je ne puis croire, reprit d'Artagnan avec force, que Pierre Corneille ait fait à tout jamais retraite. Quand on a écrit le Cid, Cinna, Polyeucte, connu tant de triomphes au théâtre, on ne se résigne pas à l'oubli pour un déboire passager... Je serais prêt à parier que ses rivaux se trompent.

— Ne pariez pas, mon capitaine, vous perdriez !

Fouetté par cette réplique de Jean Périgny, d'Artagnan retrouva tout à coup son entêtement de beau joueur, toujours prêt à faire tête à qui s'avisait de le contredire.

— Et si pourtant je me risquais au pari ? Le tiendriez-vous ?

— Oui, certes, répondit le jeune homme en souriant.

— L'enjeu ! l'enjeu ! dit un marquis, passionné par cette lutte courtoise.

— Je ne sais, dit Périgny. Une bagatelle, si vous voulez… Tenez, cette bague que je porte…

D'Artagnan jeta un coup d'œil sur le diamant, d'une eau si pure, qui scintillait au doigt de son adversaire et se dit que celui-ci devait être bien riche, pour traiter aussi cavalièrement un tel joyau.

— C'est imprudent à vous, jeune homme. Même en misant un mois de ma solde, je gagnerais trop à un tel enjeu.

— Puisque je suis sûr de mon fait ! s'obstina Périgny en souriant toujours.

— Vous l'aurez voulu, tant pis pour vous, conclut le mousquetaire qui venait de réfléchir que cette bague arriverait à point pour le cadeau de fiançailles dont il n'avait pas le premier sou.

(…)

Et, comme d'Artagnan et Périgny passaient non loin d'elle, Ninon leur fit signe de se rapprocher. Cher poète, dit-elle à Molière, une fois les présentations faites, voici deux de mes amis qui ont tout à l'heure conclu un pari. Nul mieux que vous ne saurait les départager, puisqu'il s’agit de l'auteur du Cid. Est-il vrai qu'il renonce à jamais au théâtre ?

— Heureusement non ! Ce sont ses ennemis qui font courir ce bruit. Il y renonce si peu qu'il a achevé un Œdipe qui sera très prochainement représenté sur la scène de l'Hôtel de Bourgogne.

— Qui de nous deux avait raison ? dit triomphalement d'Artagnan en se tournant vers Périgny.

— Vous, à coup sûr, car j'aurais mauvaise grâce à récuser un tel témoignage. J'ai perdu, à ma grande surprise, et il ne me reste plus qu'à m'acquitter.

Ce disant, après s'être un peu écarté de Ninon et de Molière, Périgny tira sa bague. Mais d'Artagnan le rejoignit pour arrêter son geste:

— Vous plaisantez ! Notre pacte n'était qu'un jeu !

— Je ne l'entends pas ainsi, et vous me désobligeriez fort en refusant. Si j'avais gagné, soyez sûr que je ne vous aurais pas tenu quitte !

— Allons ! dit d'Artagnan en empochant la bague, c'est bien parce que vous insistez. Après tout, j'en ferai profiter quelque bonne œuvre !

Périgny ne sourcilla pas, bien que jamais plus qu'en cette phrase le Mousquetaire n'eût laissé percer ce qu'il conservait d'accent gascon.

 


 

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