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Harlem Shuffle

Colson Whitehead

456 pages
Doubleday - 2021 - États-Unis
Policier - Roman

Intérêt: **

 

Voici un intéressant exemple de roman qui, sans que ce soit au cœur du récit, rend un hommage discret mais très net à Dumas et au Comte de Monte-Cristo. Harlem Shuffle est un remarquable livre, mi-polar, mi-roman social, qui décrit l’évolution de Harlem et la montée en puissance d’une classe d’hommes d’affaires noirs au début des années 1960. On y suit sur trois périodes (1959, 1961 et 1964) Ray Carney, propriétaire d’un magasin de meubles à Harlem. Carney a une ambition dans la vie: assurer le bien-être de sa famille, améliorer ses conditions de logement et pour cela développer son petit business. Pas fondamentalement malhonnête, il accepte pourtant de « rendre des services » aux malfrats du quartier et devient petit à petit receleur de biens volés. Ce qui ne va pas sans complications, bien évidemment…

Aucun rapport avec Dumas dans cette trame romanesque, sauf que dans la deuxième partie, celle de 1961, on voit apparaître un « Dumas Club », sorte de « club de gentlemen » à l’anglaise destiné aux hommes d’affaires qui montent dans le quartier noir de New York. Banquiers, avocats, patrons de petites entreprises s’y rencontrent pour développer leurs réseaux et monter des affaires ensemble. Ray Carney, tout à ses ambitions professionnelles, rêve d’intégrer le club, considérant qu’il s’y fera des relations indispensables. Une adhésion qui ne va pas de soi car son statut de petit commerçant est vu avec un certain mépris par les membres du club occupant des positions plus élevées dans le monde des affaires.

Du coup, quand le président du Dumas Club, Wilfred Duke, un financier de réputation douteuse, lui fait comprendre qu’un versement de 500 dollars (une grosse somme à l’époque) faciliterait son entrée dans le club, Ray accepte sans hésiter. Mais sa candidature n’en est pas moins rejetée et Duke refuse de lui rembourser la somme. Ce que Ray prend très mal…

Quand le Dumas Club est mentionné à plusieurs reprises au début du récit, rien n’indique que le Dumas en question est notre Alexandre. Jusqu’à ce que Duke prononce un petit discours devant l’assemblée des adhérents, dans lequel il « leur rappela que le club devait son nom à Alexandre Dumas, fils d'un officier de l'armée française et d'une esclave haïtienne, qui avait conquis le monde des lettres. ‘Si vous avez étudié Le Comte de Monte-Cristo, et je me rends bien compte que pour certains d'entre vous cela ne date pas d’hier’ - gloussements dans la salle -, ‘vous savez que c'était un homme qui se fixait une ligne de conduite et n'y dérogeait pas. C'est cet esprit qui doit inspirer notre confrérie. La détermination qui a permis à nos ancêtres de briser leurs chaînes, et qui anime aujourd'hui nos efforts pour faire de Harlem un endroit plus beau’. »

Après ce passage (dans lequel on peut relever l’erreur que commet Duke sur les origines de Dumas, mélangeant son père et sa grand-mère), il n’est plus jamais fait mention d’Alexandre Dumas ou de Monte-Cristo. Le nom du club pourrait donc relever du simple clin d’œil en passant, sauf que… le récit prend une tournure complètement nouvelle à ce moment là et devient une histoire de vengeance. Car si Ray Carney accepte le rejet de son adhésion au club, il n’admet pas que Duke ait conservé pour lui le pot-de-vin qu’il lui a versé.

Dès lors, Ray entreprend de se venger. Et avec une vengeance « à la Monte-Cristo ». Avec ses relations dans le monde la pègre de Harlem, il pourrait facilement engager des hommes de main pour agresser Duke, incendier ses bureaux ou pratiquer des représailles violentes. Mais ce n’est pas son style. Il commence par mettre son ennemi sous surveillance de façon à découvrir ses secrets. Bingo: le banquier a une maîtresse, Laura, qu’il retrouve régulièrement. Ray recrute la jeune prostituée, ce qui l’oblige à des manœuvres compliquées: elle n’accepte de travailler pour lui contre Duke qu’à la condition d’être protégée de son mac. Ray doit donc passer un accord avec un contact policier pour faire arrêter le souteneur en question. Le jour venu, la fille drogue Duke et une série de photos compromettantes sont réalisées. Leur publication dans un journal de Harlem cause un scandale majeur dans la société puritaine de l’époque. A tel point que Duke prend la fuite, emportant au passage les fonds de sa banque, ce qui ruine bon nombre de ses amis et associés membres du Dumas Club. Ayant ainsi totalement détruit la position sociale éminente du banquier à Harlem, Ray est enfin satisfait (voir extrait ci-dessous).

Complexe, tortueuse, reposant sur les faiblesses cachées de l’ennemi, cette vengeance évoque bien les manières de faire du comte de Monte-Cristo. Conjugué au petit développement sur le Dumas Club, ce procédé ne laisse guère de place au doute: nous sommes bien en présence, dans ce deuxième volet de Harlem Shuffle, d’un hommage au roman de Dumas.

Notons que Le comte de Monte-Cristo se prête bien à de tels hommages brefs mais parfaitement nets dans des romans très différents les uns des autres: par exemple Room d’Emma Donoghue, Portrait de l’artiste en jeune homme de James Joyce, Balzac et la Petite Tailleuse chinoise de Dai Sijie ou Le Prisonnier du ciel de Carlos Ruiz Zafón.


Extrait de la deuxième partie Dorveille 1961, chapitre 8

Ce soir-là chez Miss Laura, l'exécution du plan lui avait donné la nausée. Moins que de se venger, il avait eu le sentiment de s'avilir; un échelon après l'autre, il était descendu jusqu'aux bas-fonds, devenant un acteur de plus sur la scène du théâtre sordide de la ville. Pornographes, putes, macs, dealers, assassins étaient ses partenaires dans cette nouvelle troupe. Sans parler des arnaqueurs.

Mais ça, ça ressemblait bel et bien à une vengeance. Substantielle, parfaite. Le soleil du samedi après-midi sur son visage, le monde qui lui souriait un instant. Il n'avait pas prévu que Duke partirait avec la caisse mais il n'était pas déçu de ce retournement de situation. Pas uniquement un homme mais tout un groupe, là où ça faisait mal. Dommage que le banquier n'ait pas su qui était derrière sa chute, mais c'était ce qui était convenu depuis le départ. Pierce avait-il lui aussi mis des billes dans Liberty ? Carney songea à lui passer un coup de fil, lui proposer de déjeuner. Il aurait des informations qu'on ne lirait jamais dans les journaux. Qui avait perdu le plus, qui était aux abois.

Traduction de Charles Recoursé, Albin Michel, 2023


 

 

 

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