Le sépia des contre-jours
Dominique Chemineau
328 pages Éditions Erick Bonnier - 2026 - France Roman
Intérêt: *
Si Alexandre Dumas n’est pas le personnage principal de ce
roman historique, du moins y joue-t-il un rôle important:
c’est en effet à partir de sa très réelle expédition
destinée à aider Garibaldi dans sa conquête de l’Italie
qu’est construite cette fiction. Rappelons qu’en 1860
Dumas part de Marseille à bord de sa goélette l’Emma pour
un tour de la Méditerranée. A son bord figure un nombreux
entourage dont sa très jeune maîtresse Émilie Cordier, le
grand photographe Gustave Le Gray et d’autres proches.
Mais le projet d’exploration de la Méditerranée tourne
court quand Dumas décide de rejoindre Garibaldi en Sicile
pour accompagner son offensive d’unification de l’Italie.
Le soutien de l’écrivain à la révolution garibaldienne se
concrétise notamment par l’achat à Marseille de fusils
qu’il apporte aux troupes de son ami.
C’est
donc sur cette base que Dominique Chemineau bâtit sa
fiction. Son personnage principal, Arsène Leclerc, est une
sorte de double de Le Gray: un grand photographe, lui
aussi, qui se joint au voyage. C’est ce personnage
imaginaire que l’on voit monter à bord de l’Emma à
Marseille pour accompagner la cargaison clandestine de
fusils que Dumas a achetée pour Garibaldi. Le navire
rejoint alors Palerme où se trouvent déjà Dumas et ses
amis. On assiste à l’arrivée triomphale des armes, à la
fête donnée par le « général dictateur » pour
remercier ses amis français, etc.
La partie tout à fait romanesque de Le sépia des
contre-jours commence alors, centrée sur cinq
personnages: Leclerc, Le Gray, Lockroy (jeune
collaborateur réel de Dumas), le docteur Albanel (réel) et
Alvisa Pisani, jeune maîtresse de Garibaldi tombée
amoureuse de Leclerc. De l’or appartenant à Garibaldi est
volé et tout accuse le petit groupe des Français.
Garibaldi veut les faire fusiller, Dumas croit dans un
premier temps à la culpabilité de ses amis, tant le coup a
été bien monté: il s’agit en fait d’une machination
imaginée par les services secrets britanniques pour
discréditer les Français aux yeux du révolutionnaire
italien.
Les cinq victimes du complot n’ont plus qu’à s’enfuir,
pourchassés par la police anglaise. Ils quittent Dumas
pour se rendre à Malte puis dans différents pays du
Proche-Orient. Finalement, Arsène Leclerc et Alvisa sont
attirés à Alger dans le cadre d’une autre machination
destinée à leur faire porter le chapeau dans une tentative
d’assassinat montée par des anarchistes contre l’empereur
Napoléon III.
Le sépia des contre-jours est un excellent roman.
Très bien écrit, il évoque de manière réaliste les lieux
et le contexte historique des événements qui lui servent
de cadre. Les personnages sont bien campés et les
intrigues, policière et d’espionnage, tiennent
parfaitement la route. L’utilisation de l’expédition de
Dumas est astucieuse, même si différents aspects en ont
été modifiés - chose on ne peut plus autorisée dans un
roman historique, Dumas en conviendra! Les nombreux
passages du début du livre mettant en scène l’écrivain
sont vivants et amusants, son personnage étant rendu de
manière convaincante. A un bémol près: on l’y voit boire
beaucoup jusqu’à s’enivrer, ce qui n’est pas conforme à la
réalité, Dumas buvant en fait fort peu.
Dominique Chemineau signe donc là un premier roman très
réussi. A noter que l’auteur est un passionné de
navigation, ce qui transparaît dans de nombreuses scènes
de mer qui figurent parmi les meilleurs passages du livre.
Une passion qui l’a même amené à réaliser une maquette de
l’Emma au terme de multiples recherches.
Note: l’unique étoile attribuée au livre tient au fait que
Dumas ne fait pas vraiment partie des personnages
principaux, n’apparaissant que dans la première moitié du
roman.
Extrait du chapitre Le dîner
Lorsqu'on servit le café, Garibaldi prit la parole et
annonça en français, puis en italien, que le rhum qui
allait être servi provenait de l'Emma, qu'il venait
des Antilles françaises, qu'il réchaufferait le cœur des
Chemises Rouges, et que pour cela, il remerciait Messieurs
Dumas, Le Gray et Leclerc. On fit un ban pour les héros,
et le repas finit en chansons napolitaines et françaises.
Dumas, marquant les temps par un hochement de la tête,
chanta Gounod. « Ainsi que la briseu légèèère soulève en
épais tourbillonnnns la poussière des sillonnnns... »,
l'opéra Faust avait été donné l'an passé pour sa
première à Paris. Garibaldi reprit une fois de plus le Va
Pensiero, suivi par toute la table. La nuit était
presque tombée. Garibaldi se leva et demanda le silence,
qui fut une fois de plus difficile à obtenir.
— Amis de la Liberté, glorieux combattants de l'Unité
italienne, remercions encore une fois notre bienfaiteur
français pour ce banquet qu'il vient de nous offrir. Mais
sachez que la fête n'est pas encore finie. Notre ami
Alexandre Dumas a extrait des soutes de son navire une
surprise. Ce sont des fusées d'artifice spécialement
apportées de Paris pour fêter notre victoire. Je vous
convie donc à un spectacle qui va débuter dans quelques
instants.
Dumas avait voulu tirer un feu d'artifice avec les fusées
acquises avant son départ de Paris, chez son ami Désiré
Ruggieri, le « maître de la couleur pourpre » comme il
l'appelait. L'écrivain avait toujours dans ses bagages une
réserve conséquente de fusées d'artifice, de feux de
Bengale et de pétards, plus gros les uns que les autres,
pour honorer les événements heureux qui pouvaient se
présenter. Il avait prévu, lorsqu'il serait en Égypte, de
fêter dignement son arrivée aux pyramides, en déclenchant
du haut de celles-ci, le plus beau spectacle pyrotechnique
qu'il fut jamais donné de voir en Arabie. Dumas, peu avare
de déclarations tonitruantes, surtout lorsqu'il avait bu,
prit la parole:
— Chers amis, glorieux combattants de la Liberté, je n'ai
pas fait le voyage de Marseille pour ne vous apporter que
du rhum et des fusils. J'ai aussi convoyé avec moi, dans
les soutes de l'Emma, ce qui va éclairer votre
victoire et laisser un souvenir impérissable de cette
soirée. Un feu d'artifice va être tiré. Je vous invite à
vous lever et à rejoindre la balustrade qui surplombe le
terrain de feu.
Les convives applaudirent Dumas, en vociférant leur
reconnaissance. Encore une fois, une ovation monta,
reprise en écho par une foule assemblée en bas des murs du
Palacio Real, bien que personne n'ait pu entendre le
contenu des paroles de Dumas. On se leva pour atteindre le
bord de la terrasse surplombant la ville, près de la
rambarde où le gouverneur Castelcicala se plaçait les
jours de processions du Festino en l'honneur de Sainte
Rosalie, patronne de Palerme. (…)
Un bruit métallique et sourd arrivait maintenant aux
oreilles des spectateurs toujours en attente de
l'événement pyrotechnique. Depuis la rambarde où tous se
tassaient pour bénéficier d'un bon point de vue, on vit
approcher de loin un groupe de Palermitains, roulant au
pied dans la poussière, un objet rond, lourd, tournant
irrégulièrement, rebondissant de droite à gauche, heurtant
les pavés en résonnant gravement. Personne, dans la
pénombre, ne pouvait identifier cette sorte de ballon,
quand soudain on entendit Dumas s’écrier:
- Mon Père est vengé. La vengeance du Dumas est accomplie.
L'empoisonneur roule dans la poussière. Je suis vengé.
Enfin. Hourra!
Il venait de reconnaître une tête de bronze, décapitée par
la foule des Palermitains quelques rues plus loin, celle
qui coiffait la statue du roi Ferdinand II. Son excitation
retombée, ses larmes séchées, Dumas pu expliquer les
tentatives d'empoisonnement à l'arsenic que son père avait
subies, soixante ans plus tôt, dans les prisons
calabraises du roi des Deux-Siciles, lorsqu'une tempête
l'avait poussé à Tarente. Thomas Alexandre Dumas père ne
s’en était jamais remis, et son fils en avait gardé une
vive rancune.
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