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Artagnan, Sonnets de Bigorre*

Robert de Montesquiou

1 pages
Le Figaro - 1906 - France
Poème

Intérêt: **

 

 

 

Ce poème a été publié le 20 octobre 1906 dans le supplément littéraire du quotidien Le Figaro. Il est dû à la plume du comte Robert de Montesquiou, homme de lettres et célèbre dandy de la fin du XIXème siècle et du début du XXème. Robert de Montesquiou appartenait à la famille de la mère de d’Artagnan, Françoise de Montesquiou d’Artagnan. Robert n’est donc pas un descendant du célèbre mousquetaire mais lui est apparenté. Avec ce poème, il rend hommage à la grande figure qui, on l’imagine, demeurait vénérée dans la famille.

L’œuvre se compose de six sonnets successifs traitant de thèmes différents. Le premier évoque la grandeur du mousquetaire qui sut « rester pauvre en ayant été grand ». Le deuxième traite de sa séduction auprès des femmes, qu’elles soient de la haute société ou du peuple. Le troisième parle des souvenirs inextricablement mêlés de d’Artagnan et de Dumas, « deux pétales d'or de la même tulipe » que l’on ne saurait oser séparer. Vient ensuite une évocation du castel d’Artagnan, maison de famille empreinte du souvenir du mousquetaire, dans laquelle sont écrits ces vers. Dans le cinquième sonnet, Montesquiou dresse un parallèle entre son œuvre de poète et celle de guerrier de son illustre parent, entre le luth et le mousquet. Dans le dernier sonnet, l’auteur évoque sa mort à venir, qui lui permettra de rejoindre d’Artagnan dans son sommeil, « si l'on peut supposer que tu sois endormi ! »  

Poète reconnu à son époque, Robert de Montesquiou maîtrise parfaitement l’art du sonnet. Les six Sonnets de Bigorre se caractérisent donc par une écriture riche donnant dans certains cas de très beaux vers – ce qui n’est pas le cas, loin de là, de tous les poèmes inspirés par le mousquetaire ou par Dumas !

Merci à Mihai-Bogdan Ciuca de m'avoir signalé ce texte.

 

Texte intégral

I

Artagnan ! mon héros! mon maitre ! mon parent !
Je t'aime d'allier la force avec la grâce ;
Et, loin des cœurs fermés dont l'avarice entasse,
D'avoir su rester pauvre en ayant été grand.

Ta figure à jamais fascine, attire, prend,
Parmi tout ce qui luit, entre tout ce qui passe,
Ton âme ne contient aucune chose basse;
Tu le prouvais, à vivre, et poursuis, en mourant.

Bossuet tient tes fils sur les fonts ; et, lui-même,
L'immense Roi-Soleil, qui t'estime et qui t'aime,
Veut être le parrain de ton doux premier-né.

Le Dauphin, à son tour, brille au second baptême;
Et ce fut, pour ton rêve, être assez fortuné
Que de ne garder rien en s'étant tout donné.

II

C'est une grâce encor de plaire à la Servante
(La première étant plus difficile parfois)
Autant qu'à la Princesse, et de dicter des lois
A Celle qui récure, à Celle qui s'évente.

Pour tout bon militaire une femme est infante
En dansant le menuet, comme en coupant du bois;
Et, d'avoir salué la femme de nos Rois,
Le salut garde un air dont Eve se tourmente.

Eve reste la même, aujourd'hui comme alors.
Parlez du Mousquetaire, au dedans, au dehors,
Vous verrez accourir Gothon et Cydalise.

Chacune d'elles sent qu'elle règne, à son tour,
Dans le cœur du héros qui charme et scandalise...
Et qu'il leur faut chanter deux airs du même amour.

III

Si ce fut te servir que populariser,
Le rendant accessible à tous, ton large type,
Artagnan, dans ta gloire où Dumas participe,
Tu souris à Celui qui t'a fait t'iriser.

Vous séparer demain, qui donc pourrait l’oser ?
Tels deux pétales d'or de la même tulipe.
Si le guerrier fut Sphinx, l'écrivain fut l'Œdipe
Auquel sans cesse il doit de vaincre et de griser.

Je pense à tous les deux, en la vieille demeure,
Où jamais n'adviendra que la mémoire meure
Du soldat valeureux ni du conteur vanté.

L'un à qui suffisait d'être élégant et brave ;
Et l'autre qui lui tend, pour que son air s'y grave,
Un miroir embelli de l'avoir reflété.

IV

Le Castel est petit, plaisant, peu magnifique;
On y sent que chaque heure a vécu plus d'un jour;
Et le murmure clair qui monte de l'Adour
Berce mes pensers las, de sa molle musique.

Une espérance neuve, au souvenir antique
S'y mêle ; on imagine aussi bien un atour
De femme du Grand Siècle, ou du nôtre, au détour
De cette allée ombreuse où nul temps ne s'indique.

Artagnan ! c'est le mot magique dont tu fis
Un talisman de gloire, et d'ardeur, pour tes fils,
Avec ce petit peu de pierres effritées.

Que de bannières, sur ce toit se sont plantées
Qui donnent à sa tuile un air de Parthénon !...
Et j'y songe à ta Mère, une âme de mon nom.

V

A mon tour, j'ai voulu planter mon oriflamme
Sur le modeste toit — modeste et plein d'orgueil !
Qui devient, pour mes jours à vivre encor, le seuil
Où devra lentement se défaire mon âme.

Fier de la sympathie et dédaigneux du blâme,
Oublieux de la joie et courtisan du deuil,
J'y rends exactement cœur pour cœur, œil pour œil,
Et je ne laisse pas que d'attiser ma flamme.

Magnanime soldat qui mourus à l'honneur,
Je sens que ton regard se pose avec bonheur
Sur le luth qui succède à ton mousquet sublime.

Un noble coup d'estoc est frère de la rime;
Il résonne comme elle ; et poète, et guerrier,
Partagent les rameaux pris sur un seul laurier.

VI

Parfois, dans le soir bleu, je crois revoir qui flotte
La grande plume-au-vent de ton feutre exhumé;
L'air est, non moins qu'alors, limpide et parfumé,
Et l'onde, ainsi qu'aux tiens, à mes côtés, sanglote.

Le sol qui résonnait sous l'appel de ta botte
A mon pas languissant bientôt sera fermé,
Quand de mes jours pensifs, le trouble enfin calmé
Abdiquera son doute en une mort dévote.

La tienne fut superbe au champ de Maëstricht!
A chacun sa tristesse, à chacun son district ;
Ma part est de rêver autour du grand mystère.

Prince, qui, dans la mort, ne te tais qu'à demi,
Demain, j'irai dormir, comme toi, sous la terre…
Si l'on peut supposer que tu sois endormi !  

 


 

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