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Le Double

Louis-Bernard Robitaille

330 pages
Editions Sydney Laurent - 2022 - Canada
Roman

Intérêt: *

 

 

 

Difficile de trouver un meilleur timing : ce roman qui est à la fois une satire virulente de la politique française et une dénonciation du danger posé par la Russie de Poutine est paru en janvier 2022. C’est-à-dire trois mois avant les élections présidentielles françaises (ce qui était prévu) et deux mois avant l’invasion de l’Ukraine par la Russie (ce qui l’était beaucoup moins). Et comme il s’agit également d’un hommage à l’homme au masque de fer de Dumas, ce roman de politique-fiction trouve toute sa place sur pastichesdumas.

Le Double est dû à la plume d’un journaliste canadien, Louis-Bernard Robitaille. Ce Québécois a passé plusieurs dizaines d’années à Paris comme correspondant du quotidien de Montréal La Presse, ce qui lui a permis de suivre de très près les méandres de la vie politique française. Passionné par Alexandre Dumas depuis l’adolescence – Dumas fut « mon entrée dans la lecture », explique-t-il dans l’interview qu’il a accordée à pastichesdumas – Robitaille règle ses comptes avec la classe politique parisienne sous forme d’une fiction joyeusement délirante.

Au début du roman, le lecteur fait connaissance de l’équipe au pouvoir en France. Il y a d’abord le Président de la République, Marc-Edouard Crillon, brillant jeune président qui évoque de près un certain Emmanuel Macron. A ses côtés figure sa garde rapprochée composée de trois hommes : le Premier ministre Georges Dalembert, le ministre de l’Intérieur Frank Brunet et le secrétaire général de l’Elysée Antoine Gordini. Quatre hommes politiques tellement proches qu’on les a surnommés « les quatre mousquetaires » : le chef de la bande, Crillon, est d’Artagnan, Dalembert correspond à Aramis, Brunet à Porthos et Gordini à Athos.

Mais quelque chose ne va vraiment plus au sein de cette fine équipe d’hommes de pouvoir : le Président ne parle plus aux trois autres. Toujours aimable et amical, certes, il n’a plus une minute à accorder à ses vieux amis pour discuter des affaires publiques, et semble donner désormais sa confiance à de nouveaux conseillers. Ce qui plonge les trois hommes dans la consternation et l’incompréhension les plus profondes.

Le lecteur apprend vite ce qu’il en est via un long flash-back. En menant une enquête fouillée sur le passé de Marc-Edouard Crillon, les services secrets russes, le FSB, ont découvert que cet enfant adopté avait eu un frère jumeau. Ce dernier menait une existence toute différente, obscure et sans attache. Abordé par les agents russes, il s’est laissé recruter. Une longue période de formation a suivi, durant laquelle on l’a initié à la fois au versant public de la vie de son frère jumeau (fonctionnement des institutions, relations internationales, « métier » de président, etc.) et à son versant privé (ses proches, ses habitudes, ses façons de se comporter…). Jusqu’à obtenir un « double » convainquant. La substitution a alors été opérée par le FSB. Mais pour éviter que la supercherie ne soit découverte aussitôt, il était nécessaire d’écarter les amis les plus intimes de Crillon. D’où le changement brutal d’attitude du Président (ou plutôt de sa copie conforme) à leur égard.

Leur homme de main bien installé à l’Elysée, les services russes peuvent alors lancer des manœuvres machiavéliques pour transformer radicalement les orientations politiques de la France. Affirmant avoir compris le ras-le-bol général de la population contre la politique telle qu’elle était pratiquée habituellement, Crillon lance une vaste recomposition politique : il constitue une coalition regroupant la Droite populaire (copie conforme du Rassemblement national), la France insurgée (les Insoumis) et même les Verts. Sur le plan international, il amorce une profonde réorientation vers les pays de l’Est de l’Europe et tout particulièrement la Russie. Poutine est même invité à s’exprimer devant le Parlement français…

 

La charge, on le voit, est lourde. L’idée que l’on puisse remplacer le Président de la République en exercice par un frère jumeau sans que personne ne s’en rende compte n’est évidemment guère crédible, comme l’admet volontiers l’auteur, mais peu importe : ce roman est une fantaisie politique qui délivre deux messages. L’un concerne la classe politique française. L’ayant fréquentée de près pendant des dizaines d’années, avec le recul que donne le fait d’être un journaliste étranger, Robitaille en trace un portrait au vitriol. Au-delà des tics et des modes de vie des politiciens « traditionnels », il s’attache surtout à dénoncer la montée en puissance des populistes/démagogues. Il se délecte à imaginer le rapprochement entre la Droite populaire et la France insurgée dont les leaders sont prêts à toutes les compromissions pour accéder à une parcelle de pouvoir. Bien sûr, là encore, la vraisemblance n’est pas évidente mais comme le dit un agent russe infiltré près de Crillon, occupé à convaincre la patronne de l’extrême droite d’entrer dans le même gouvernement que celui des Insoumis (pardon, des Insurgés) : « vos programmes ne sont pas si antagoniques : sur les Etats-Unis, sur Poutine, sur le protectionnisme européen… » Les proximités entre les extrêmes et Poutine sont notamment mises en avant, ce qui correspond au deuxième message du livre : le danger présenté par le dictateur russe.

Toujours sous les dehors d’une farce délirante, Le Double souligne les visées hégémoniques d’un Poutine prêt à tout pour déstabiliser les pays européens, notamment en s’appuyant sur ses liens avec l’extrême droite. Un danger russe tristement confirmé par l’invasion de l’Ukraine intervenue quelques semaines après la sortie du roman – même si Robitaille n’avait évidemment pas prédit celle-ci.

Quel que puisse être le bien-fondé des analyses géopolitiques de l’auteur, le roman est avant tout une réjouissante fantaisie. Et Dumas là-dedans ? Le rapport entre Le Double et notre auteur de prédilection est à la fois proche et lointain. Proche parce que l’idée centrale vient tout droit du Vicomte de Bragelonne, dernier volume de la trilogie des Mousquetaires, sans lequel l’intrigue n’existerait pas. Une origine revendiquée expressément dans le roman par un agent secret russe qui rappelle à un collègue comment on y voit Aramis tenter de remplacer Louis XIV par son frère jumeau (voir extrait ci-dessous). Lointain parce que, une fois le postulat de départ posé – le remplacement du président de la République française par un agent russe – les détails du récit n’ont évidemment plus aucune ressemblance avec le roman de Dumas.

Plusieurs autres clins d’œil à ce dernier peuvent malgré tout être relevés. D’abord le groupe des « quatre mousquetaires » de la politique mentionné tout à l’heure. Ensuite le fait que le FSB baptise sa grande manipulation « opération Aramis ». Enfin, de manière plus implicite, on peut relever un parallèle : dans Bragelonne, un thème important est celui de la séparation des quatre amis de toujours en deux camps ennemis, Aramis et Porthos du côté du frère jumeau de Louis XIV, d’Artagnan et Athos du côté du roi. Dans Le Double, le quatuor éclate également en deux camps et les trois amis de toujours de Crillon le vivent aussi douloureusement que les quatre mousquetaires.

Très enlevée et agréable à lire, cette politique-fiction est donc des plus intéressantes. Ce n’est que parce que le rapport avec l’œuvre de Dumas est un peu distant qu’elle n’obtient qu’une étoile dans les appréciations de pastichesdumas.

 

Extrait du chapitre 13

- Au fait, Orlov, n'avez-vous jamais entendu parler de l'histoire du Masque de fer ?

- Cela me dit quelque chose. Ce n'était pas dans Alexandre Dumas par hasard ?

- Bien sûr, comme tous les Russes, vous avez lu Alexandre Dumas, bien sûr. Dans le Vicomte de Bragelonne, troisième et dernier épisode des Trois mousquetaires, le perfide Aramis a un plan audacieux pour conforter le pouvoir de son ami Nicolas Fouquet. Un quart de siècle plus tôt, il a appris de la bouche de sa maîtresse la duchesse de Chevreuse, proche confidente d'Anne d'Autriche, que celle-ci, en mettant au monde le futur Louis XIV, avait en réalité accouché de deux jumeaux identiques. Pour couper court à une éventuelle guerre fratricide, on avait enfermé l'autre jumeau dans un cachot, le visage dissimulé sous un masque de fer. Aramis avait eu l'idée d'enlever le jeune Louis XIV et de le remplacer par son double, destiné à gouverner à sa place.

- Oui mais, si je me souviens bien, la conspiration a échoué...

- C'est vrai. À cause du fidèle d'Artagnan qui avait découvert la supercherie, et démasqué l'imposteur.

- Comment ne pas être démasqué, voilà tout le problème.

- La différence, c'est que dans notre scénario, il n'y a pas de fidèle d'Artagnan.

- Combien de temps le Président-bis réussira-t-il à donner le change ? demande Orlov. Il avait une épouse, des collaborateurs proches, des secrétaires qui le suivent depuis des années.

- Cela durera le temps qu'il faudra, répond Zadkine. La manœuvre pourrait tourner court, mais, même dans ce cas, jamais personne n'en démêlera les fils ni ne mettra à jour la supercherie. Nous avons donné à l'opération le nom de code Aramis.

 


 

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