Le comte de Barcelone, tome 2
Fanny Audibert
646 pages Le Passeur Éditeur - 2025 - France Roman
Intérêt: **
Après la parution du tome 1 du Comte
de Barcelone, longuement chroniqué sur
pastichesdumas, on attendait avec beaucoup d’intérêt le
second volume de cette histoire. Un volume qui se révèle
un peu déroutant.
Rappelons
que ce qui singularise le roman de Fanny Audibert est
son caractère d’authentique pastiche - c’est-à-dire un
livre écrit entièrement « à la manière de »
Dumas en respectant son style, ses tics d’écriture, etc.
Un exercice auquel se prêtent rarement les auteurs qui
veulent lui rendre hommage et qu’elle réussissait
parfaitement dans son premier tome. Quant au contenu de
ce dernier, il juxtaposait trois intrigues différentes:
de nouvelles aventures de d’Artagnan, les complots de
Cinq-Mars contre Richelieu et une évocation de Cyrano de
Bergerac et des milieux intellectuels parisiens de
l’époque. Trois narrations distinctes ne se rejoignant
pas.
Le tome 2 fait évoluer ce dispositif. Les deux premières
intrigues finissent par se rejoindre, tandis que la
troisième, celle avec Cyrano, demeure en revanche
complètement distincte. Dans cette deuxième moitié de
l’œuvre, d’Artagnan, qui a réchappé à la mort qui lui
était promise à la dernière page du premier volume, est
toujours en Espagne. Espionnant la Cour du roi Philippe
IV à Madrid, il découvre la grande conspiration montée
par le favori de Louis XIII, Cinq-Mars, avec la
complicité de plusieurs des plus grands seigneurs
français, y compris le frère du roi: dans le but de
faire chuter le tout puissant ministre de Louis XIII,
Richelieu, les conjurés passent un accord avec
l’Espagne. D’Artagnan se procure le texte du traité
d’alliance et le rapporte en France: de quoi permettre à
Richelieu de faire enfin tomber Cinq-Mars et quelques
autres pour haute trahison. C’est ainsi que l’intrigue
d’Artagnan et l’intrigue Cinq-Mars fusionnent dans le
courant du deuxième tome.
Mais le mousquetaire, clairement héros du premier
volume, voit son rôle diminuer largement dans le second.
Il faut attendre quatre-vingt pages avant de le voir
apparaître. D’Artagnan figure ensuite au premier plan
pendant l’intrigue espagnole et jusqu’à son retour à
Paris. Mais il disparaît presque complètement ensuite
pour laisser la place à un compte-rendu extrêmement
détaillé de la chute de Cinq-Mars. Notons au passage
qu’Aramis, qui jouait un rôle important dans le premier
volume, disparaît très vite, tandis qu’Athos et Porthos
ne sont plus mentionnés. Les références aux Trois
mousquetaires continuent malgré tout avec des
apparitions ponctuelles de Ketty, la servante de Milady,
Rochefort ou Bazin.
Cyrano, de son côté, continue les très longues
discussions philosophiques, morales et scientifiques
menées avec son entourage, comme il le faisait dans le
tome 1. Cette composante Cyrano laisse perplexe.
Dépourvue d’intrigue romanesque, elle vise simplement à
évoquer les milieux intellectuels de l’époque composés
de libre-penseurs, de scientifiques et d’artistes
rejetant les traditions étouffantes. Un objectif
intéressant en soi mais dont la déconnexion avec le
reste de la trame romanesque l’empêche de s’intégrer
harmonieusement à l’ensemble. Parfois quelque peu
abscons, les dialogues entre Cyrano et ses amis recèlent
également de beaux moments. C’est notamment le cas quand
Cyrano, observant la Lune avec son ami l’astronome
Pierre Gassendi, y trouve l’idée de son roman Histoire
comique des États et Empires de la Lune (voir
extrait ci-dessous).
Pris dans son ensemble, Le comte de Barcelone
constitue un cas de figure très particulier. On y trouve
absolument le meilleur: une qualité d’écriture, surtout
dans le tome 1, qui permet de replonger totalement dans
la manière d’écrire de Dumas. Fanny Audibert a réussi à
s’approprier le style de l’écrivain d’une manière tout à
fait exceptionnelle. Fort bonnes également, les
nouvelles aventures de d’Artagnan, tout à fait dans
l’esprit dumasien. A côté de cela figurent aussi de
longs développements nettement moins intéressants. La
tragédie de Cinq-Mars est bien rendue mais il s’agit
avant tout de grande Histoire dépourvue de souffle
romanesque. Romanesque qui disparaît complètement, on
l’a vu, dans la partie Cyrano. D’où en définitive
l’impression d’un livre un peu composite. Une impression
que l’irruption directe de l’auteure au milieu du roman
n’aide pas à dissiper: comme si elle n’en pouvait plus
de s’astreindre à se couler dans l’écriture de Dumas
depuis des centaines de pages, elle s’interrompt en
pleine description des pérégrinations de d’Artagnan pour
s’adresser directement au lecteur et lui expliquer ce
qu’elle a voulu faire, le tout sur une demi-douzaine de
pages. Toutes choses qui se seraient mieux placées dans
une préface ou une postface.
Extrait du chapitre XLI Per amica silentia lunae
Chapelle était en train de tourner légèrement
la lunette.
- Vous ne la dirigez point sur la Lune ? dit Cyrano
étonné.
- Non : on doit commencer par chercher des repères dans
le ciel. Ce n'est pas cette fois que l'on scrutera le
relief de la Lune.
- Un relief, oui, comme nous l'a montré Galilée, dit
Gassendi d'une voix songeuse et mélancolique: des monts,
des plaines, des mers, et qui rendent la Lune si
semblable à cette Terre qui est pourtant si loin d'elle.
Et ce mot, lâché par Gassendi, fut comme un trait de
lumière.
- Semblable ! répéta Cyrano, les yeux écarquillés.
- Oui.
- Semblable !... dit-il encore, stupéfait.
Il eût été hors d'état d'écouter encore le prêtre qui,
en réalité, ne disait plus un mot et ne l'entendait plus
lui-même.
- Semblable !... fit Cyrano pour la troisième fois.
Et il leva la tête vers le ciel, comme un homme frappé
par une vision éblouissante.
Chapelle, intrigué, s'était approché de lui.
- Chapelle ! s'écria Cyrano en agrippant nerveusement le
poignet de son ami, comme s'il avait éprouvé le besoin
de ressaisir un objet physique et matériel.
- Oui, qu'y a-t-il ?
- Il y a... commença Cyrano.
Mais il s'interrompit.
Il s'était senti pris de ce sourd travail, de cet
élancement profond, comme en connaissent les artistes,
au moment où une œuvre, encore à l'état d'idée, se
développe en eux, les emplit, les déborde ; et, portant
la main à son flanc, comme si c'était là qu'il l'eût
sentie s'agiter, il s'écria, en laissant échapper un
rire partagé entre la joie et l'incrédulité :
- Eh bien ! Chapelle, je me sens gros, comme si j’allais
accoucher.
Chapelle observa Cyrano des pieds à la tête.
- Ici ? demanda-t-il.
- Je suis on ne peut plus sérieux, mon ami.
- Et moi aussi : préférez-vous nous abandonner ?
Voulez-vous redescendre?
- Ah ! fit Cyrano avec un ricanement. Il s'agit bien de
descendre!
- Eh ! de quoi s'agit-il, alors ?
Alors, Cyrano, tirant Chapelle un peu plus près de lui,
lui déclara avec des yeux ardents:
- Supposez qu'un homme ose affirmer à la face de toute
une planète, qu'elle n'occupe pas, dans l'immense
univers, la place qu'elle croyait être la sienne; que,
loin d'être au centre de la Création, ses habitants n'en
sont qu'à la périphérie; enfin qu’elle n'est qu'une
figurante, là où elle s'imaginait tenir le premier rôle.
- Mais, dit Chapelle étonné, ce n'est pas une invention,
cela : c'est le procès de Galilée.
- Oui, Chapelle, oui ; seulement, moi, je vous parle de
le faire sur la Lune ! s'écria Cyrano avec fièvre.
- La Lune ?
- Oui ! la Lune, à qui l'on dit qu'elle n'est qu'un
satellite de la Terre, et qu'il existe des hommes
ailleurs que sur son sol ; la Lune, qui nous ressemble
tant, qu'elle n'admet pas que nous puissions lui
ressembler. La Lune, Chapelle ! la Lune!
Après Jean de Léry, qui avait tendu à la France le
miroir du Brésil; après Montaigne, qui s'était servi de
l'Amérique pour reprocher ses crimes à l'Europe tout
entière; Cyrano offrait à la Terre son portrait sur la
Lune : son éblouissante intelligence forçait cette
planète, qui ne voulait pas voir qu'elle n'était plus le
centre de l'univers, à se mirer dans son humble
satellite; c'était l'insignifiance humaine reflétée dans
tout un monde sorti de son imagination prodigieuse.
Après le choc et le ravissement, un air de vague extase
et de soulagement profond s'était peint sur la figure de
Cyrano ; c'était comme la sensation d'un reflux qui, en
se retirant, laisse à découvert tout un trésor
éparpillé, à demi-enfoui encore, mais qui ne demande
qu'à être ramassé.
|