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Quand Dumas rencontre Freud

Jean-Michel Assan

204 pages
Autoédition - 2023 - France
Pièce de thêatre

Intérêt: **

 


Enfin révélée: la teneur des échanges entre Alexandre Dumas et Sigmund Freud, y compris l’analyse expresse du premier par le second! Un document explosif qui jette une lumière crue sur les sentiments beaucoup plus complexes qu’on ne le croit généralement éprouvés par l’écrivain envers son père, le général Dumas.

Bon… Pas la peine de se précipiter sur Wikipédia pour vérifier les dates des deux célébrités: Alexandre Dumas père (1802-1870) et Sigmund Freud (1856-1939) n’ont pas pu se rencontrer dans la vraie vie. L’écrivain est bien allé à Vienne en 1865 mais le futur psychanalyste avait alors neuf ans, un peu jeune, en dépit de sa précocité, pour mettre le père de Monte-Cristo sur le divan… Quand Dumas rencontre Freud est une pure fiction, qui s’appuie malgré tout sur une solide documentation.

Ce livre peu banal est le fruit des deux passions de son auteur Jean-Michel Assan. Psychanalyste de profession, celui-ci voue depuis de longues années un culte à l’œuvre de Dumas. D’où l’idée a priori baroque d’imaginer une rencontre entre « ces deux personnages si importants dans (ma) propre existence », explique-t-il. Pour ce faire, Assan bouscule résolument la chronologie, donc, et pas seulement en ce qui concerne les périodes de vie respectives des deux grands hommes. Leur « chronologie interne », si l’on peut dire, n’est pas davantage respectée. En ce qui concerne Dumas, le récit juxtapose son séjour à Bruxelles au début des années 1850 et son voyage effectué à Vienne en 1865 en y ajoutant des considérations sur son livre La terreur prussienne publié en 1867. Le Freud qu’il rencontre est pour l’essentiel celui des années 1930.

Cette vaste uchronie commence par une lettre envoyée par Dumas fils à Freud. L’auteur de La dame aux camélias y détaille les inquiétudes que lui inspire son père: sa mythomanie (il fait croire qu’il est installé à Bruxelles en tant qu’exilé politique alors qu’il fuit simplement ses créanciers), ses extravagances financières, ses angoisses, son découragement… Ayant entendu parler des méthodes révolutionnaires de l’inventeur de la psychanalyse, Dumas fils demande à Freud s’il accepterait de soigner son père. Une demande dont Freud discute avec sa fille Anna. Freud n’est pas enthousiaste: il est déjà surmené et puis il juge Dumas père comme « certainement brillant » mais surtout « narcissique, immature » et de toutes façons absolument pas demandeur de soins, prérequis indispensable à toute analyse. L’idée de faire la connaissance « mondaine » de l'écrivain lui plairait en revanche assez.

Au fil d’échanges épistolaires, la fille et le fils des deux grands hommes organisent donc un petit voyage de l’écrivain à Vienne. Si bien que les Dumas père et fils finissent par venir dîner chez les Freud. Les deux hommes s’entendent bien. Ils partagent une passion pour l’antiquité romaine, Freud est frappé par l’intérêt manifesté par Dumas pour l’hypnose dans ses romans comme Joseph Balsamo… Ils en arrivent à se confier leur admiration mutuelle. Dumas demande à Freud de bien vouloir l’hypnotiser et celui-ci accepte.

Dumas revint donc chez Freud pour une première séance. Plongé (plus ou moins) dans une transe hypnotique, l’écrivain parle longuement au médecin de son père, le général Dumas. Au fil de séances rapides (Dumas n’est à Vienne que pour peu de temps), Freud décortique les relations entre l’auteur des Trois mousquetaires et son père, et partage son diagnostic lors de discussions avec sa fille Anne (psychanalyste elle aussi). Il amène Alexandre à réaliser que sa vénération affichée pour le général dissimule aussi une rancœur profonde à son encontre (voir extrait ci-dessous). Ravi du bien que lui font les séances avec Freud, Dumas en arrive à le convaincre de faire un petit voyage ensemble jusqu’à Rome - ville dans laquelle le médecin ne s’est jamais rendu en dépit de sa passion pour l’antiquité romaine. Pressentant un « mystère » dans la réticence de Freud à aller dans cette ville, Dumas l’amène à se pencher sur ses propres relations avec son père. Au bout du compte, il pousse Freud à tirer au clair certains problèmes enfouis au plus profond de lui. Ce dont le psychanalyste le remercie vivement. « Grâce à votre aide, cher Dumas, je me sens respirer, libéré de ce corset qui m’oppressait tout à l’heure, comme depuis tant d’années. Vous voyez que vous auriez fait un bon psychothérapeute? », lui lance-t-il. Dans leur dernière conversation, les deux hommes s’inquiètent de la montée en puissance de Mussolini, d’Hitler et du nazisme, danger pressenti par Dumas dans son roman La terreur prussienne.


Quand Dumas rencontre Freud est un volume particulièrement original. Par son sujet évidemment mais pas seulement. La forme est également curieuse. Le texte est écrit comme une pièce de théâtre, intégralement dialogué, même si l’on peut se demander si elle serait facilement jouable telle quelle vu sa longueur et la présence de très longues tirades. Autre originalité: l’œuvre tient à la fois de la pure fantaisie (la rencontre imaginaire entre deux personnalités d’époques différentes) et de l’ouvrage érudit. Cette fiction ressemble à un livre universitaire avec pas moins de 43 notes de bas de page pour un texte principal de 162 pages et un appareil critique conséquent: huit pages de bibliographie, postface explicative « Démêler le vrai du faux: ce qui est historique et ce qui est fictif ».

Extrêmement documenté, le récit ne se limite pas aux seuls dialogues entre Dumas et Freud. La première rencontre entre les deux hommes n’intervient d’ailleurs qu’à la page 73, soit presque à la moitié du livre. On assiste notamment à de longues discussions entre Freud et sa fille Anna portant sur les débats agitant le petit monde de la psychanalyse à l’époque.

Si le dialogue est ainsi nourri d’informations fort sérieuses, il n’en comporte pas moins aussi des passages plus légers. Dumas profite de son voyage pour récolter des recettes autrichiennes pour son Dictionnaire de cuisine et à la table de Freud on parle aussi de gastronomie. Notons d’ailleurs que la personnalité de Dumas est bien rendue: dans ses conversations mondaines, il parle essentiellement de lui, de ses succès, de ses projets!

Globalement, cette rencontre inattendue se révèle réjouissante. La manière dont ces deux hommes si différents se découvrent des points communs et sympathisent est plutôt convaincante (même si la façon dont Dumas en arrive à pratiquer une analyse expresse de Freud l’est un peu moins…). On se prend à espérer qu’un dumasien chercheur en physique fondamentale nous donne une rencontre entre Dumas et Einstein ou qu’un autre, cinéphile, imagine un dialogue Dumas/Charlie Chaplin…

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Dans le cadre des recherches menées pour écrire Quand Dumas rencontre Freud, Jean-Michel Assan a exhumé de nombreux articles écrits par Dumas pendant son voyage effectué en Autriche et en Hongrie fin 1865. Publiés dans le quotidien parisien Les Nouvelles et dans le quotidien viennois Die Debatte, ces textes étaient demeurés inédits en volume. Assan les a donc rassemblés en un livre disponible lui aussi en autoédition.
Voyage en Autriche-Hongrie, Causeries et Impressions de voyage 1865-1866
Alexandre Dumas, 212 pages
Sur Amazon



Extrait de la scène treize Psychanalyse


FREUD - Je crois que vous avez vous aussi traversé une grave dépression à cette époque - mais comme vous débordiez d'énergie, de pulsions de vie comme nous disons nous, les psychanalystes, vous avez trouvé des ressources dans la nature, l'errance, la solitude. C'est comme cela que vous vous êtes formé, au fond. Vous avez dû être bien triste et malheureux de la disparition précoce de ce père. Mais il y a aussi l'humiliation de cette proscription, cela compte beaucoup. Je me demande si vous ne lui en auriez pas voulu un peu, à votre père, de vous avoir laissé tomber comme ça…

DUMAS-PERE - Professeur, comme osez-vous ?! En vouloir à mon père, ce saint homme, ce modèle de courage, d'honnêteté et de bonté!? C'est complètement absurde, je m'insurge énergiquement !

FREUD - Réfléchissez, retrouvez dans vos souvenirs... En mourant, il a emporté avec lui tout l'enchantement, toute la magie du monde de votre enfance... Vous étiez gravement abandonné, et dans ces cas-là, on cherche à qui la faute, on veut s'en prendre à quelqu'un...

DUMAS-PERE - Mais c'était cet ambitieux égocentrique de Bonaparte, le coupable. Alors lui, je lui en ai voulu à mort. Même si je l'ai bien cachée, cette rancune tenace, dans mes récits littéraires. Mais je l'admirais aussi tellement pour ses exploits! Il a tout de même sauvé la Révolution, pendant pas mal d'années. Comme mon père, il est monté au plus haut, et puis il est redescendu très bas, d'un seul coup, avec Waterloo. C'était l'époque qui voulait ça.

FREUD - Et comme vous aussi. Je vous ferai remarquer que vous avez suivi un trajet analogue à celui de votre père. Vous êtes monté au firmament de la gloire, et puis vous avez chuté en peu de temps. La disgrâce du beau monde parisien, les créanciers qui ne vous lâchent plus, la mise en faillite, la perte de votre château à vous aussi, l'exil plus ou moins volontaire en Belgique, que vous vivez comme une nouvelle proscription. Vous ne trouvez pas que ça ressemble beaucoup au parcours paternel, comme aussi à celui de Bonaparte, d'ailleurs...?

DUMAS-PERE - Il y a du vrai Professeur, je me suis déjà dit des choses comme ça, mais sans vraiment me les avouer. Au fond, j'aurais été fidèle à mon père toute ma vie...? En voulant suivre son modele, je l'ai imité aussi dans ses travers, ses échecs, et finalement sa chute. Jusqu'à son esprit révolutionnaire ! Alors que j'avais de très bonnes relations dans l'aristocratie - et vous savez que mon plus grand ami, l'amitié de ma vie, c'était le fils du duc d'Orléans, mort trop tôt lui aussi - quel drame ! Et malgré ça, chaque fois que je sentais un air de révolution, il fallait que j'y sois ! En 30, en 48, et en Italie, vous savez que j'ai aidé Garibaldi et ses Mille. Un grand ami lui aussi...

FREUD - Oui, vous vous sentiez obligé d'être révolutionnaire et républicain, même si cela ne servait pas toujours vos intérêts, par loyauté pour votre père. Et je suppose que votre mère vous aura encouragé dans ce sens, n'est-ce pas ?

DUMAS-PERE - C'est vrai, elle m'y a encouragé, elle aussi était indéfectible à la cause républicaine. Mais c'était un secret entre nous, car à Villers-Cotterêts, tout le monde était royaliste, et nous aurions eu tôt fait d'être lynchés...

FREUD - Vous ne croyez pas que vous avez pu penser, sans oser vous l'avouer pour reprendre votre formule, que votre père avait tout gâché avec son entêtement républicain ? Petit garçon que vous étiez, vous avez pu vous dire qu'il avait tout emporté dans la tombe, avec lui, toute votre enfance heureuse? S'il ne s'était pas obstiné à fâcher Bonaparte, cela aurait été bien différent, non ? Il est bien probable, et cela se comprend, que vous lui en ayez voulu un peu, à mon avis...

Dumas éclate en sanglots...

FREUD - Là, laissez venir l'émotion Alexandre, ne la retenez pas...

 

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