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La Belle Gabrielle (Les Quarante-Cinq)

Auguste Maquet

780 pages
1854 - France
Roman

Intérêt: **

 

 

 

Ce gros roman est dû à la plume d’Auguste Maquet, le principal collaborateur d’Alexandre Dumas. C’est aux efforts conjoints des deux hommes que l’on doit les chefs d’œuvre que sont la trilogie des Mousquetaires, la série sur la Révolution et Le comte de Monte-Cristo, mais aussi la trilogie des Valois : La reine Margot, La dame de Monsoreau et Les Quarante-Cinq. Ce dernier roman est resté manifestement inachevé et les projets de suite envisagés semble-t-il par les deux hommes ne se sont pas concrétisés.

La Belle Gabrielle peut donc être considéré comme un roman conçu par Maquet pour enchaîner sur la trilogie des Valois. Il ne s’agit pas – malheureusement - d’une suite « immédiate » qui reprendrait l’action à la dernière page des Quarante-Cinq et nous ferait savoir ce qu’il advient, entre autres, de ces derniers. Mais le roman se place quelques années plus tard et s’inscrit donc parfaitement dans le prolongement du contexte historique. En outre, on y retrouve deux personnages clé des Quarante-Cinq, le moine Gorenflot et surtout Chicot. On peut donc légitimement considérer qu’il y a bien « suite ».

Alors que Les Quarante-Cinq se passe dans les années 1585 et 1586, La Belle Gabrielle se déroule entre 1593 et 1600. Le roman de Dumas et Maquet se terminait sur une grande incertitude historique : en l’absence d’un héritier légitime des Valois, qui pourrait succéder à Henri III à la mort de ce dernier ? Le livre de Maquet traite directement la question puisqu’il commence avec les efforts d’Henri de Navarre, le futur Henri IV, pour accéder au trône.

Dans sa quête, Henri se heurte à de redoutables ennemis : les Ligueurs, catholiques ultras qui ne peuvent accepter un roi protestant, alliés aux Espagnols. Ces derniers, sous couvert de défense du catholicisme, convoitent le royaume de France. Les ligueurs sont dirigés par la terrible duchesse de Montpensier et par son frère plus velléitaire, le duc de Mayenne. Henri de Navarre négocie habilement, se fait des alliés et accepte de se convertir au catholicisme. Cela lui vaut le ralliement de Paris. Il monte alors sur le trône sous le nom d’Henri IV. Ce qui ne met pas fin aux complots et aux intrigues des plus exaltés des Ligueurs, la duchesse de Montpensier en tête.

En parallèle de ces événements de la grande Histoire, on suit les intrigues sentimentales du roi Henri. Au début du roman, il courtise la belle Gabrielle d’Estrées. Catholique convaincue et femme de principes, elle explique à Henri qu’elle ne lui cèdera que quand il aura abjuré la foi des huguenots.

Simultanément, la dimension purement romanesque du livre est apportée par le personnage d’Espérance. Ce jeune homme dispose de toutes les perfections : beau, courageux, loyal, fidèle, franc… Malheureusement, il ignore tout de ses origines, ayant été élevé par des précepteurs. Espérance est d’ailleurs le seul nom qu’il ait, en l’absence d’un nom de famille. Le lecteur comprend très vite qu’il est le fils caché de Crillon, chef militaire intrépide, pilier des soutiens d’Henri de Navarre, et d’une mystérieuse femme italienne dont on ne sait rien, sinon qu’elle assure à Espérance un train de vie fastueux grâce à de considérables versements d’argent anonymes.

Au tout début du roman, Espérance vit une liaison torride avec la belle Henriette d’Entragues, personnage historique qui deviendra maîtresse d’Henri IV après la mort de Gabrielle. Mais il découvre le caractère perfide et l’ambition démesurée de la jeune fille et il rompt leurs relations. Quand Espérance croise le chemin de la sublime Gabrielle, une passion dévorante les saisit tous les deux, passion sans espoir puisqu’ils sont aussi loyaux, dévoués et fidèles au roi l’un que l’autre…

Après l’accession au pouvoir d’Henri, désormais Henri IV, les complots se poursuivent donc. L’abominable duchesse de Montpensier manipule un petit gentilhomme catholique, la Ramée, en le présentant comme un successeur légitime des Valois. Ce qui en ferait le véritable héritier du trône à la place d’Henri IV. L’opération échoue lamentablement.

Vers la fin du roman, Espérance est tué. Désespérée par sa mort, Gabrielle absorbe volontairement un poison préparé contre elle par Henriette d’Entragues et sa clique afin de rejoindre son amant idéal… Le livre se termine donc alors qu’Henri est désormais solidement installé sur le trône, avec Henriette comme nouvelle maîtresse à la place de Gabrielle (mais ayant échoué dans ses plans pour devenir l’épouse légitime du roi).

 

La Belle Gabrielle est un roman inégal. Il est vraiment excellent par endroits, en particulier quand il s’agit de restituer le contexte historique et les grands événements de l’époque. A cet égard, le long passage sur la façon dont Henri se rallie Paris et pénètre dans sa capitale est très réussi. La personnalité du roi, à la fois ambitieux et rusé, mais consacrant autant de temps et d’énergie à ses plaisirs qu’à ses responsabilités, est extrêmement bien évoquée.

Passionnant à certains moments, le livre est malheureusement très verbeux, touffu, trop long (avec près de 800 pages très serrées dans notre édition), à d’autres.

Ce sont les éléments de pure fiction qui sont en fait les moins réussis. La perfection des deux principaux héros, Espérance et Gabrielle, d’une rigueur morale absolue, finit par être exaspérante. Elle contraste fortement, au passage, avec le caractère des personnages des grands romans produits par l’association entre Dumas et Maquet : d’Artagnan, Athos ou Monte-Cristo sont tout sauf des héros à la moralité sans faille !

Le lien romanesque direct avec Les Quarante-Cinq repose, on l’a dit, sur la présence de Gorenflot et de Chicot. Ces deux personnages forment un couple pas banal. Le moine Gorenflot est à la tête d’une grosse abbaye. Censé être muet, il ne s’exprime que par l’intermédiaire de « frère Robert », Chicot en réalité, son « frère parleur » qui serait capable de discerner et d’exprimer les moindres nuances de la pensée du père abbé. En réalité, alors que Gorenflot, pusillanime et pas très intelligent, n’a pas grand chose à dire, c’est bien Chicot lui-même qui s’exprime et décide à sa place. Supérieurement informé, au courant de tous les complots en cours, connaissant intimement une bonne partie des protagonistes des luttes politiques, qui fréquentent tous le couvent, Chicot tire les ficelles de différentes intrigues. Résolument du côté d’Henri et ennemi farouche des Ligueurs, il met en garde le roi contre les dangers qui le guettent. Il dispose donc d’une puissance et d’une influence occultes considérables, dont l’origine n’est d’ailleurs pas clairement expliquée.

Une curiosité à signaler : l’arrivée d’Espérance à Paris après un long voyage. A son retour, il est informé qu’une maison a été préparée pour lui. Il découvre en fait un véritable palais, somptueusement équipé, muni d’une innombrable domesticité, doté de coffres remplis d’or, reflets d’une fortune dont le roi Henri n’a pas la pareille. Toutes choses qu’il accueille avec stupéfaction, puisque leur origine (sa mystérieuse mère disparue) lui demeure totalement inconnue (voir extrait ci-dessous). Ce passage fait penser irrésistiblement à l’arrivée du comte de Monte-Cristo à Paris, où le faste de son installation sur les Champs-Elysées et le train de vie extravagant qu’il affiche subjuguent la capitale. La ressemblance entre ce passage du roman de Maquet et celui du roman écrit dix ans plus tôt par Dumas et son collaborateur est donc frappante, avec une différence majeure : dans Monte-Cristo, c’est le comte qui a tout organisé tandis que dans La Belle Gabrielle, l’origine de ces merveilles demeure mystérieuse.

On retrouve ici une sérieuse faiblesse de la trame romanesque : l’énigme des origines d’Espérance est presque complètement escamotée. On sait que sa mère est une riche Italienne mais rien n’est dit sur la source de sa colossale fortune ni sur les moyens cachés dont elle dispose pour réaliser un quasi miracle comme l’installation du palais d’Espérance à Paris. Après la mort du jeune homme, la question est évacuée d’une phrase : « L’homme inconnu qui avait fait bâtir ce palais pour Espérance était venu le faire raser après sa mort ». De même, alors que Crillon, et le lecteur avec lui, apprend dès le début du roman qu’Espérance est son fils, il ne le révèle à ce dernier qu’à la page 744, sans que l’on comprenne pourquoi il ne l’avait jamais dit plus tôt.

Même si le livre comprend de longs passages très intéressants, on ne peut donc que regretter que Maquet n’ait pas davantage exploité des pistes romanesques prometteuses.

La trilogie des Valois a connu plusieurs autres suites, dont La fin de Chicot de Paul Mahalin et La fille de Chicot de Charles Vayre.

Merci à Rudy Le Cours de m'avoir signalé ce texte.

 

Extrait du chapitre XXXVIII Joie et festins

Mais pendant le colloque qui avait amené devant la maison comme un rassemblement inusité dans ce tranquille quartier, un homme de haute taille, une sorte de gardien bien vêtu et bien armé, avait ouvert le guichet de la porte et regardait.

A la vue d'Espérance, il poussa un cri de surprise, et sortant précipitamment, vint saluer le jeune homme avec toutes les marques d'un empressement plein de respect.

- Que faites-vous ? demanda Espérance ?

- J'ouvre à monseigneur, répondit cet homme.

- Pourquoi ? balbutia Crillon.

- Pour que monseigneur n'attende pas devant la porte au lieu d'entrer chez lui.

A ce nom, monseigneur, à ce mot chez lui, les gens groupés se dispersèrent effarés de surprise et de peur, redoutant d'avoir avancé tant de suppositions compromettantes en présence du seigneur propriétaire de la maison.

Crillon et Espérance suivirent le gardien qui, après les avoir introduits, ferma sur eux la porte. Ils se regardaient l'un l'autre, hésitant toujours.

- Ah çà, dit Espérance au gardien, qui suis-je ?

- Monseigneur Espérance, notre maître.

- Fort bien ; mais, comment me connaissez-vous, je ne vous connais pas.

- Je reconnais monseigneur, parce qu'il ressemble, comme on nous l'a dit, à son portrait.

- Quel portrait ?

- Le portrait de monseigneur qui est dans la chambre de monseigneur.

Espérance faisait claquer nerveusement ses doigts l'un contre l’autre, signe précurseur de ses colères.

- Vous êtes bien sûr, dit-il, que vous ne raillez pas ?

Le visage du gardien passa du sourire à l'effroi.

- Moi, railler ! Pourquoi donc ?... parce que je prétends reconnaître monseigneur ? Mais monseigneur va voir si toute sa maison ne le reconnaîtra pas comme moi.

En disant ces mots, il agita une cloche qui fit de tous les points du palais accourir sous le vestibule immense une nuée de serviteurs du plus beau choix et de la plus riche livrée.

Le gardien leur montrant Espérance :

- Monseigneur ! s'écrièrent-ils d'une seule voix en saluant et se découvrant.

- Allons, dit Crillon, il n'y a plus à en douter.

- Qu'on me montre ce portrait, demanda Espérance.

Après une montée de vingt marches taillées dans le marbre et couvertes d'un tapis de Perse, il se trouva dans une admirable chambre d'honneur, où son portrait fidèle, irréprochable, vivant, apparaissait au-dessus de la cheminée, dans un cadre à feuillages dorés.

- Je comprends, dit-il, que tous ces gens me connaissent.

- Et moi aussi, ajouta Crillon en extase devant le chef-d’œuvre

(…)

- Nous sommes dans votre chambre. Les titres de la propriété doivent se trouver sur la cheminée, dans un coffre, avec vos clés.

Espérance s'approcha en souriant. La petite clé du billet ouvrait le coffre.

Crillon et son ami recueillirent une liasse de parchemins en règle, qui établissaient authentiquement la possession du terrain et des bâtiments.

Sous les parchemins était un trousseau de clés portant chacune son étiquette. Le mot coffre-fort sauta d'abord aux yeux d'Espérance.

- Ce doit être ce bahut en bois de rose, cerclé de fer, dit Crillon.

- Justement, répondit Espérance qui venait d'y appliquer la clé.

Le coffre contenait des sacs couverts de cette inscription : Dix mille écus.

- Harnibieu ! s'écria le chevalier dans un transport d'admiration, si le roi en avait autant !

Espérance ne disait pas un mot. Tout cela le suffoquait. Il sortit de la chambre et parcourut avec le chevalier les galeries, la bibliothèque, les salles, les cabinets où tout respirait la splendeur et le haut goût d'un luxe de prince.

Un valet de chambre guidait les deux amis dans leur exploration. Après la maison et ses détails, après la revue des cristaux et de l'argenterie, on passa aux écuries où huit chevaux croquaient le foin et l'avoine sans honorer d'un regard leur maître futur dont sans doute on ne leur avait pas montré le portrait. Sous une remise voisine se prélassait un carrosse doré tapissé de velours. Ce dernier trait de magnificence arracha un cri au chevalier.

- Un carrosse ! Et le roi n'en a pas ! dit-il.

 

 

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