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Monte-Cristo en Chine: un roman traduit plus de cent fois,
des milliers de pages de bandes dessinées…

C’est sans aucun doute un record du monde: en trois ans, entre 1980 et 1983, sont parues en Chine au moins six adaptations de Monte-Cristo en bandes dessinées, pour un total de 28 fascicules et plus de 4.800 pages. L’adaptation la plus importante comporte neuf tomes et 1.326 pages. Avec des premiers tirages allant jusqu’à 750.000 exemplaires! Un phénomène d’autant plus intéressant qu’il est lié directement à la fin de la Révolution culturelle en 1976.

Pour comprendre, il faut remonter en arrière et tenter d’apprécier la popularité du Comte de Monte-Cristo, le roman cette fois, en Chine. Le livre de Dumas n’y est arrivé que tardivement. Alors que dans beaucoup de pays il a été traduit très vite, il a fallu attendre 1906 pour voir paraître la première version en chinois. Encore celle-ci, réalisée par Gan Yonglong, était-elle très incomplète puisque s’arrêtant à la découverte du trésor, raconte Wang Xiaolin, chercheuse à l’Université Montpellier 3 qui travaille à une thèse sur « La traduction et la réception d'Alexandre Dumas père en Chine ». Le grand public chinois a tout de même pu y trouver un premier contact avec Monte-Cristo, ainsi que dans une dizaine d’autres traductions partielles publiées dans les années qui ont suivi. Mais il a fallu attendre 1947 pour voir enfin paraître une traduction intégrale. Due à un économiste très connu en Chine, Jiang Xuemo, cette traduction remporta un grand succès avec cinq réimpressions entre 1947 et 1949. Sur toute cette période, on ne connaît aucune bande dessinée chinoise adaptant Monte-Cristo. Tout juste a-t-on vu sortir en 1939 une traduction en chinois de la BD américaine The count of Monte Cristo de 1938 (voir illustration ci-contre).

L’avènement de la République populaire de Chine en 1949 et plus encore la Révolution culturelle (1966-1976) donnèrent un coup d’arrêt à cette diffusion du Comte de Monte-Cristo dans le pays avec l’interdiction générale de la littérature occidentale.

Tout change avec la mort de Mao en 1976 et la fin de la Révolution culturelle qui en résulte. Le vent de liberté qui souffle alors se traduit par une explosion de l’activité éditoriale qui profite à Monte-Cristo. La traduction de Jiang Xuemo est rééditée en 1978 avec un grand succès et devient un bestseller. La sortie dans les cinémas du film Le comte de Monte-Cristo réalisé en 1961 par Claude Autant-Lara stimule aussi l’intérêt pour le roman de Dumas. Une polémique se développe bien en 1977 et 1978 autour de Monte-Cristo: le livre est accusé d’être un roman capitaliste, bourgeois, selon lequel l’argent peut tout, et qui ne véhicule pas les bonnes valeurs pour la jeunesse, raconte Wang Xiaolin. Mais cela n'empêche pas sa popularité de monter en flèche, au point que l’on compte plus de cent traductions du roman en chinois réalisées entre 1976 et aujourd’hui!


C’est dans ce contexte qu’interviennent les adaptations en bandes dessinées. Comme tout le reste de la production intellectuelle, la BD connaît un essor spectaculaire au début des années 1980, sous forme de « lianhuanhuas ». Ces bandes dessinées traditionnelles chinoises sont constituées de volumes au petit format allongé. Chaque page comporte une seule image en noir et blanc accompagnée d’un court texte. Il n’y a pas (ou très rarement) de phylactères. Cet âge d’or de la production de lianhuanhuas ne durera d’ailleurs pas longtemps: dès la seconde moitié des années 1980, la production chute en raison notamment du développement de la télévision et de l’arrivée en Chine des mangas japonais (reproduits sous forme de « manhuas »), explique Wang Xiaolin.



Les six versions de 1980/1983

Toujours est-il que Le comte de Monte-Cristo a profité au début des années 80 de l’engouement général pour les lianhuanhuas avec, donc, la parution d’au moins six adaptations différentes, souvent très complètes vu leur généreuse pagination et d’une grande qualité graphique. Mais à ce contexte porteur s’est sans doute ajouté une dimension propre au roman de Dumas. A l’occasion de l’entrée de l’écrivain au Panthéon en 2002, Dai Sijie, auteur chinois né en 1954, s’est exprimé sur la question. Dai Sijie est connu pour son roman Balzac et la petite tailleuse chinoise dans lequel il décrit les années de « rééducation » qu’il a subies pendant la Révolution culturelle et comment lui et ses amis ont tenu le coup grâce à des romans occidentaux qu’ils lisaient en cachette. Dans une interview donnée au Figaro Magazine du 2 novembre 2002, il raconte ceci: « un jour, nous apprîmes qu'un autre rééduqué qui travaillait sur une montagne, à deux jours de marche de la nôtre, possédait ‘Le comte de Monte-Cristo’. Le livre, traduit et publié en Chine dans les années 30, jouissait d'un immense prestige. C'était devenu un livre mythique, évidemment interdit. »

Dai Sijie prête alors Crime et châtiment et reçoit en échange Monte-Cristo. « Je l'ai lu avec passion avant de le prêter à plusieurs de mes amis, explique-t-il. Puis, avec un ami, nous avons décidé de le raconter aux autres, à la manière des contes chinois que nous avions appris à réciter quand nous étions enfants, dans les maisons de thé. Cela se passa un hiver, pendant une période de répit où les travaux des champs ne nous accaparaient pas trop. La répression s'était un peu relâchée. Durant neuf nuits, nous avons raconté l'histoire de Dantès, la vilenie de Morcerf, Danglars et Villefort, la captivité, etc. » Et l’écrivain d’expliquer à quel point le roman de Dumas entrait en résonance avec ce qu’il subissait: « Le destin du petit Marseillais accablé par une telle machination, et qui vit ensuite pour l'accomplissement de sa vengeance, nous touchait tous, nous qui avions subi des injustices. Je pensais à celui qui avait dénoncé mon père et ma mère. Dumas ravivait la liste noire que j'avais dans le cœur, en même temps qu'il me fournissait la fantastique espérance qu'un jour ma condition changerait. »

On voit avec ce récit comment les victimes des horreurs de la Révolution culturelle ont pu se retrouver dans l’histoire d’Edmond Dantès. Détail frappant: Jiang Qing, quatrième épouse de Mao, fut l’une des pires responsables de cette folle période. Or, Le comte de Monte-Cristo passait pour son livre de chevet. Autrement dit, Dai Sijie et elle, la victime et le bourreau, se retrouvaient tous les deux dans le roman de Dumas… Une parfaite illustration de l’universalité du mythe Monte-Cristo!

Par delà les vicissitudes de la politique chinoise depuis quarante ans, la popularité du roman n’est jamais retombée. Plus d’une centaine de traductions ont vu le jour depuis 1976, on l’a dit. Un phénomène incroyable qui s’explique par divers éléments, explique Wang Xiaolin: la multiplication des formats de traduction correspondant à des lectorats différents, entre traductions intégrales, versions remaniées, versions raccourcies, éditions bilingues français-chinois et anglais-chinois destinées à l’apprentissage des langues étrangères, etc. A cela s’ajoutent des plagiats avec de prétendus traducteurs qui copient des versions publiées, modifient certaines phrases ou parties des phrases, et publient chez un petit éditeur.

Alors qu’il a fallu attendre 1991 pour voir sortir la première traduction faite directement à partir du français (et non à partir de l’anglais ou du japonais comme précédemment) par Han Hulin et Zhou Kexi, la grande majorité des traductions n’ont qu’une existence éphémère et ne sont jamais rééditées.
 
Sur la même période récente, les sorties de BD tirées de Monte-Cristo ont continué mais à un rythme peu soutenu. Encore s’agit-il dans plusieurs cas de la publication en Chine de BD venues de Corée ou de Taïwan.

Monte-Cristo poursuit en tout cas sa conquête du public chinois sous diverses formes. En novembre 2020, le Grand Théâtre National de Chine en a produit une version théâtrale. Fin 2022, c’est sous forme de comédie musicale adaptée d’une version russe que l’œuvre a été montée à Shanghai et Pékin. Signalons enfin l’immense succès remporté par la série télévisée chinoise Nirvana in Fire (2015), généralement considérée comme largement inspirée de Monte-Cristo.



Monte-Cristo à Shanghai en 2022

Edmond Dantès et Mercédès version Nirvana in Fire

Merci à Wang Xiaolin pour ses précieuses informations sur la présence
d’Alexandre Dumas et du Comte de Monte-Cristo en Chine.


 

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